Au centre du mental

L’un des effets majeurs des discours de réduction de la place du langage articulé, du normatif, et de la dimension symbolique par des capacités organiques ou neurobiologiques pures est de croire possible de réduire tout le comportement humain sensible, les contextes d’inscription de nos expressions à un résultat secondaire d’activités cérébrales uniques, univoques (?), ou un effet second, réactif du système nerveux central. Dans la critique possible du paradigme de la représentation qui subsume sous l’intercompréhension, une transmission et une manipulation de représentations obscurément stockées dans les cerveaux des locuteurs, ce qui est visée est cette formidable réduction de nos usages linguistiques, sociaux, contextualisés et multiples à de pures capacités cognitives et représentationnelles. Les agents pris dans des situations de discours manipulent des représentations ou des images mentales strictes ou sont manipulés par des représentations ou des images mentales uniques, (remarquons, ici, le potentiel d’aliénation de la volonté d’un sujet qui ferait ou ne ferait pas se mouvoir des représentations dans l’œil de l’Esprit), hors d’une construction historique complexe de la dimension expressive et communicationnelle de leurs échanges.

L’idée est la suivante ; au centre de notre tentative de comprendre le mot ou le geste ou l’attitude d’un.e autre que soi, se trouve le mental humain qui permet la visée d’un contenu ultime derrière le mot ou l’expression ; par exemple dans le mentalisme sémantique, les significations des expressions sont logées dans les têtes des locuteurs d’une interaction sociale et linguistique. Nous nous comprenons ensemble parce que nous partageons au delà des expressions relatives, la même représentation de la chose dite, sentie ou vue. Cette conception mentaliste – populaire – non seulement se méprend sur le sens et la référence toujours situés, sur les relations des signes à leurs interprètes et leurs usages, en réduisant tout à une sorte de capacité cognitive universelle et naturelle, mais aboutit à ne pas se comprendre soi-même dans une situation où plusieurs jeux de langage sont intriqués dans une forme d’interactivités. Or, c’est en cherchant l’usage et les contextes d’emploi des expressions, que nous comprendrons les différents sens d’une expérience expressive humaine et sensible toujours particulière et relative.

Il n’y a pas de méthode plus dangereuse, que de soutenir que l’inter-communication du sens de deux discours doit passer par une transmission d’images mentales entre plusieurs protagonistes et joueurs d’une situation de jeux coopératifs ; le langage est ici le véhicule de la représentation – ; ce qui est éliminé dans cette conception est toute la réalité sociale et normative du discours au bénéfice d’une construction hyper-naturaliste qui réduit la condition humaine à une somme de capacités, de symptômes, d’adaptations évolutives d’un corps à un milieu vivant. Les sciences du langage et la philosophie ont peut être cette vocation à progresser dans l’effritement progressif du paradigme de la représentation qui est exploité par les sciences cognitives et la neurale-philosophie dans la perspective forcée d’une économie des interactions, justes, performantes, capitalisables, pour le maintien de l’organisation sociale, collective, et d’une économie politique et sémiotique efficiente.

La question des liens entre le mental et le social est ainsi devenue une question majeure qui, dans ses articulations en philosophie politique et en anthropologie de la communication délimite une dimension de problèmes existentiels qui touchent à la condition d’êtres parlants, écrivant, à l’intérieur de formes d’accords conventionnels ou émotionnels qui plongent dans une forme de vie humaine. Cette forme de vie comme fond et horizon de nos inter-actions, peut-être refusée, fragilisée, ou rendue vulnérable par des systèmes de communications prédatrices, à l’aide des procès de signes du type des sémioses complexes (objet, signe, interprétant) embarquées par des dispositifs techno-médiatiques. En effet, la fatigue due à une saturation de signes dans l’espace social a pour corollaire le profond repli des individus dans le bruit assourdissant de leur « presque intérieur » ; cet intérieur auquel ils ou elles ne peuvent plus accéder normalement. La conscience traversée par un flux de signaux et de sollicitations permanentes, accompagne une fatigue devenue presque existentielle ou liée à l’état d’une société de la communication omniprésente.

Revenir aux plus vulnérables de nos échanges linguistiques et sociaux, refaire silence et harmonie à l’intérieur de soi, dans ce bruit assourdissant, renouer les contacts sensibles perdus avec son intériorité, doivent permettre la redécouverte du travail de la subjectivité dans la langue, qui est un travail décisif permettant la vie normale dans un groupe humain. Devenir soi est une tâche difficile que le philosophe danois Kierkegaard déjà au XIX° siècle liait à la question de l’expression dans l’usage qu’il faisait lui-même des pseudonymes pour écrire dans la profonde transformation que l’existence même accomplit pour le sujet esthétique, éthique ou religieux, ceci contre le devenir historique purement objectif et total.

Aux périphéries d’une conception réductrice, mentaliste et représentationnelle dominante, il y a toutes ces recherches, interactions sociales, micro-politique, affaires humaines et sensibles ou décisions pratiques mêmes d’apparences mineures ou faibles qui existent dans la vie ordinaire et les langues des groupes humains, pour lesquels des formes, des textures d’êtres, des voix empêchées ou favorisées, des attitudes sensibles et des gestes attentifs font et littéralement font naître des situations de vies partagées avec tout.es les humain.es et les vivant.es. Toutes ces situations de vies qui nous relient ensemble, et qui permettent une compréhension profonde de ce qu’est un soi humain, un esprit humain et une vie humaine dans une société de vivants.

Fragments d’un monde détruit – 88

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