En sa demeure vide

L’immense difficulté ou angoisse relationnelle rencontrée à des moments critiques de son existence renvoie à cette peur primale du vide et de la perte affective. L’absence d’amour psychique et physique, le manque de contacts sensibles avec l’autre rêvé ou réel indiquent les points d’ancrage et de basculement dans une zone de retrait que le silence bienveillant ne parvient plus à remplir. La zone de l’effacement du soi ou l’impossibilité d’atteindre son propre soi peut provenir d’un triple mécanisme de contrôle encouragé par nos sociétés modernes ; l’encouragement à n’importe quel prix d’une authenticité que l’on semble ne jamais pouvoir atteindre, l’exploitation de ses forces cognitives, productives, affectives par des écosystèmes sociaux-économiques, et l’exclusion du reste relationnel, ce diamant brut, tout ce qui ne sert pas une dynamique de production de valeurs pour un groupe humain donné. Recherche d’une authenticité fantasmatique, ou livrée clefs en mains, exploitation des réactions expressives et « servuction » prise comme une mise en services de ce qui n’est pas soi.

Ce qui manque ici sont des endroits de soin, des personnes de soin, là où se panse le lien entre nous, vivants, vivantes ; lieux et temps dans lesquels se réfléchit le groupe dans l’individualité par la construction de son soi comme reprise des regards de l’autre en soi-même. Tous les interstices seront bons à prendre, à investir, tous les hors lieux, les écarts temporaires et bienvenus vis à vis des Institutions qui vont décadrer l’expérience vécue et la recadrer de façon saine et utile dans sa vie propre. Ce cheminement là vers son soi, comme exercice spirituel difficile, fait progressivement le lit d’une conscience de plusieurs soi qui permet une direction commune d’actions et de réflexions capables de critiquer l’arrogance des formules de développement personnel toutes faites, modélisées et schématiques. La communication de son expériences vécue est ici l’arête sensible des tentatives de se reprendre soi-même dans l’autre généralisé, car si la communication est une mise en ordre faite de mots d’ordres, d’étiquettes collées aux choses, aux actes, aux sentiments, aux émotions, et qui sont au final de purs masques symboliques, toutes ces entreprises d’exploitation du moi fonctionnent comme des productions en série de moi standards, conformes et adaptés aux objectifs socio-économiques et familiaux.

En ce moment présent, ce locus de contrôle de son acte est un présent d’importance, si nous sommes là disponibles, ouverts à ce moment qui arrive, ce sont de nouvelles occasions de conscience de soi qui vont redonner sans cesse du sens à son expérience vécue. L’anticipation inquiète de ses contacts sensibles qui informe la manière dont nous allons vivre le temps du lien et du communiquer est un art si délicat ; accueillir l’autre en soi-même et faire de soi une place accueillante. Cette expérience commune faite de ce qui existe, ce qui est partagé, dérange toujours l’ordre établi par convention, car elle est rare, cette rencontre ; elle arrive rarement à percer nos systèmes de communication et de défense et elle doit être protégée des dynamiques de prédation, qui vont fermer à triple tour le je  sur le moi  social et encadrant sans jamais permettre la libre possibilité de se connaître soi-même. Car il est toujours facile d’enfermer le sujet sur lui-même, dés lors que le nous est rejeté dans les limbes et les résidus de la communication intersubjective. Les moyens d’accès à son soi sont ainsi rejetés loin d’un intérieur émotionnel et psychique que je ne suis pas capable de découvrir ou de retrouver sans l’aide des autres.

Pense à une demeure vide, une forteresse, un lieu qui n’est pas un lieu, une défaite de soi, alors que le manque d’expressions réelles de soi et l’authenticité simulacre nous sont vendus comme des espaces-temps psychiques marketisés, préformés, vendus à la chaîne d’une production d’identités distribuées sur des corps à moitié vivants. Trouver des moments et des lieux, des émotions-triggers, des stimulations qui vont déclencher ou bien rouvrir un horizon de possibles, également tous possibles dans l’angoisse de l’existence et de la liberté. La cruauté du monde asocial contemporain est celle qui parie toute l’existence sur un individu seul, replié sur lui-même, que le système économique conditionne en permanence à être replié sur lui-même sans jamais lui donner la réelle possibilité d’être soi-même, faute de contacts suffisants et profonds avec les autres ; il nous faut des performances, du capitalisable humain, de l’innovation, du personnel pur, engagé et authentique, il ne nous faut pas trop de jeux, de musiques et de simulation, trop de personnalités peu conformes, trop d’honneurs, de sérieux, de rires, de sensibilités, de différences ou de probités. Est-il utile ou inutile d’être soi « dans sa demeure vide » ? L’individualité s’est perdue dans des labyrinthes-laboratoires où le on conformiste teste indéfiniment ses capacités propres d’adaptation à un système d’interactions sociales données.

L’entropie immense, celle qui lentement désagrège le contrôle social et une norme de communication symbolique universelle, la cohérence formelle des discours, des conduites, les tentatives parfois désespérées de construire un simili-ordre, un système d’équilibres même provisoire, le suivi de règles d’actions ; toute cette immense accélération vers le désordre comme souffrances collectives a pour effet une douleur psychique immédiate parfois subconsciente, parce que personne ne se reconnaît en personne, aucune coopération ne peut avoir lieu. Et malheureusement, les régimes autoritaires illibéraux comme les régimes capitalistes autoritaires ont cette tendance à enfermer les individus en eux-mêmes et à permettre le faux-contrôle de l’économie psychique, ne jamais offrir des possibilités de résistance, de libération faites d’une connaissance de soi.

« Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue » (« L’apologie de Socrate », 38-a). Combien de sociétés humaines laissent encore ces opportunités d’apprendre à tenter de se connaître soi par l’éducation à l’esprit critique, l’apprentissage des subtilités de sa propre langue, comme forme et limite de représentation de son propre monde, la compréhension si difficile de l’autre en soi et de soi en l’autre ; si peu. Cette raréfaction du lien social, ce repli anarchique purement pulsionnel et économique vers un pseudo-soi factice, illusoire, exploitable et malheureux montre comment la détérioration du lien progresse partout ; cette « créatura » ou ce moi à l’expression appauvrie et malade, ce double communicant et dominant qui va contrôler le je, ce moi pris comme un monstre égotique, au visage effacé, ce moi et ce double communicant qui accompagnent le contrôle et permettent l’inaccessibilité vers le soi, vont figer l’individu sur lui-même. Enfermés à l’intérieur d’une économie psychique et pulsionnelle dite adaptée et socialement performante, le moi et son double imaginaire, enfermant et renforcé par les autres, sont devenus les symptômes d’une crise majeure de nos régimes socio-politiques.


Fragments d’un monde détruit – 82

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