Net-culture

L’une des transformations sociales majeures induite par la révolution numérique depuis les années 1995-2000 demeure l’augmentation exponentielle des inter-communications distantes dans le World Wide Web [la toile « d’araignée » mondiale], c’est à dire et d’abord l’augmentation de l’intégration des sessions de communications virtuelles à la vie réelle et l’ordinaire des individus socialisés. Comment se fait cette insertion, cet enveloppement brutale ou doux, des interactions distantes avec le tout proche et l’ordinaire de nos vies ? est une question majeure de l’Anthropologie des techniques et de la communication. La modification de la texture sensible de nos rencontres a t-elle lieu dans un espace et un temps virtualisés, au sens d’une série de conséquences réelles/virtuelles du changement de nature de l’expérience du contact avec les autres ? Car si l’expérience du contact sensible est bien fondatrice d’une communication réelle entre plusieurs inter-actants, la virtualité amène aussi la vulnérabilité de nos échanges proches ou à distance ; la vulnérabilité de nos actes de communication même.

La technologie numérique encourage la dimension scripturale de la communication (granularité des sites, travail sur l’image et l’habillage visuel du texte, audio-scripts encadrants, vignettes, émojis et émoticônes …) au détriment de ses fonctions orales primitives ce qui a pour effet de diminuer nos capacités à sentir directement l’autre en face à face, ce qui a pour effet aussi de nous « figer » à une pratique d’écriture de nous mêmes devant les autres mais pas avec les autres en con-présences. L’interaction distante via des interfaces numériques entraîne bien souvent un travail qui va concerner l’obsession de la présentation de soi dans une dimension dite intermédiaire qui nous prive des repères sensoriels habituels. Il s’agit ici de manipuler des symboles pour faire une impression vive et immédiate sur son interlocuteur ou interlocutrice, acter une décision, remporter l’enjeu d’une transaction, et ce travail obsessionnel est d’abord un travail sur soi. Ce travail de configuration de son profil à distance, de son « doppelgänger » ou avatar numérique, change nos capacités à nous faire comprendre d’autrui dans la vie ordinaire.

C’est tout un système numérique dont il faut maîtriser les codes et les ressorts, pour accéder aux impressions d’autrui sur sa présentation de soi, et cette dynamique de virtualisation progressive de nos interactions proches et distantes accompagne ce mouvement de symbolisation de tous nos espaces-temps de vie. Ainsi le toucher, l’oralité, la musique d’un corps humain s’émoussent ou se perdent progressivement à la faveur d’une montée en puissance des écosystèmes numériques. Et employer le double mot « écosystème » doit nous rappeler que les interactions distantes sont globalement, fermées par un dispositif technologique (logiciel de messagerie, plate-forme, portail ou réseau social, comme ce filet du réseau jeté sur la réalité sociale) et qu’une incompréhension de cette fermeture aboutit à rater le sens et la dynamique interne du système d’interactions distantes et proches.

La Net-culture est celle qui embarque nos réserves immenses de symboles, d’images, de sons à l’intérieur du réseau informatique pour accomplir non sans heurts, le destin d’une génération x et y située au milieu du passage de deux mondes ; le physique pur ou le toucher par le corps, le symbolique pur ou le toucher par l’âme. Sont exclus de la Net-culture ici tout ceux et toutes celles qui croient posséder l’autre par une incorporation physique ou mentale immédiate, tout ceux et toutes celles qui n’ont pas compris la potentialité disruptive et l’immense capacité de libération humaine apportée par une forme sensible, incarnée, paradoxalement réticulaire et hautement symbolique de la vie.

L’interaction distante parce qu’elle implique la maîtrise de jeux de langages particuliers (se présenter soi, veiller à écouter l’autre, être attentif aux signes de la rencontre ..) à cette nouvelle forme de communication entraîne l’individu connecté à un travail ou une action sur soi, redoutable et significatif, car si je veux me faire comprendre je doit employer le bon script symbolique, celui qui au fil de l’échange réussit l’acte de discours méta-symbolisé sur un site de communication distante. En ce sens, la virtualité est une puissance d’agir nouvelle, difficile à saisir, dès lors que nous sommes en capacité ou non de transformer ou convertir des communications distantes à l’intérieur de nos vies concrètes et réelles.

L’envers ou le revers de cette communication numérique distante devenue massive est la rareté du contact physique corps à corps, la dimension abstraite possible qui gagne en profondeur et nous évite ou bien transforme la nature du toucher sensible ; sommes nous en train de fabriquer une génération de fantômes, qui par l’investissement massif dans le numérique s’absente de la relation physique ordinaire ? Sommes nous au contraire en train de favoriser l’émergence de compétences perceptives spéciales capables de détecter, avec pertinence, justesse et rapidité le sens de situations de rencontres dans la vie ordinaire grâce à une connaissance très fine des manipulations adéquates de signes-symboles, abstraits et sensibles, devenue très élevée ?

Sans la dimension du toucher fréquente dans l’éducation d’un être vivant, celui-ci perd en perception de la vulnérabilité organique et en capacités d’adaptation dans son milieu social, et peut ne pas être sensible au sens de la sympathie de la rencontre avec le visage et le corps d’un.e autre que soi. Avoir le destin des spectres physico-symboliques ; ceux-là et celles-là qui n’auront plus de contact avec la Vie et la Nature qu’autrement et au travers d’un réseau informatique mondial qui soumet la réalité au virtuel et subordonne le physique au symbolique pur … La question difficile du partage du virtuel et du réel, de leurs manières d’interagir avec succès ou de provoquer des frictions heureuses, des résistances difficiles et des probables souffrances psychiques, demeure une question centrale en 2023, qui se pose de manière impérative à toutes les tentatives de construire une « Philosophie de l’Action » et une « Anthropologie de la Communication » contemporaines.


Fragments d’un monde détruit – 77

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