« Au fond de leurs sépulcres, les morts forment ainsi les racines, qui en donnant au groupe humain son ancrage dans le sol, lui assurent stabilité dans l’espace et continuité dans le temps. Quand un vainqueur entreprend de détruire ou de réduire en servitude une nation ennemie, il lui faut d’abord l’arracher à ses morts, extirper ses racines : les tombes violées sont ouvertes, les os brisés, pulvérises, dispersés à tout vent. »
Jean-Pierre Vernant, « Trois idéologies de la mort » in « L’individu, la mort, l’amour : soi-même et l’autre en Grèce ancienne » [la stratégie funéraire mésopotamienne], p.107-108, Gallimard, 1989.
Shtetl, My Destroyed Home: A Remembrance (1922)
Lithograph by the Russian artist Issachar Ber Ryback, dating mostly from 1917 and published in a book by the Berlin-based « Farlag Shveln ».
Dans cette fabrique de bétons, aux grands monuments, uniformes,
de bâtisses froides, grises et géométriques,
surviennent des lents cauchemars éveillés, qui, glissant et pénétrant,
les surfaces nerveuses, sensibles, tracent des coupures,
dans les intérieurs d’une soie mauve de minuit,
et le visage retiré du corps n’est pas même un souvenir,
on l’a jeté là dans la fosse à ordures et immondices,
ce déchet morne, ahuri, extrait d’une psyché digitale,
dont les couleurs et les chairs ont peu à peu fondues au contact de l’air,
que respires les spectres par les bouches du néant,
celles dont les dents comme des lames sont des rasoirs rouges et noirs,
et le cri sombre qui monte depuis le ventre fébrile et chaud, creusé,
ressemble à une musique débile, affreuse, sans images,
une agonie dansée que ferait le son entre-choqué, plaqué sur les vitres,
et derrière ces vitres de larmes, plus rien n’est à nous présent,
ni frères, ni sœurs, ni filles ou fils, du sel et du vent,
tout disparaît, ici, dans les limbes, et leurs gestes soldés pour rien,
n’ont plus aucunes attaches vivantes, vibrantes, nulle part,
il n y’ a que le regret idiot, le remord imaginaire, peut-être,
et le double sacrifice de soi à soi, en un schéma monolithe,
ce rappel d’une vengeance intime, du vouloir vivre, tenace,
qui fait tenir debout pendant longtemps, les corps des vivants,
ce rappel de l’âme, terrible, ne franchit pas la frontière des fanatiques,
des hommes aux têtes farcies d’horreurs, de bruits,
leurs haines de la race inférieure, des insectes, étrangers et parasites,
qu’ils vont brûler dans les gorges mécaniques de leur enfer,
en même temps qu’ils brûleront les livres dégénérés,
les malades et les fous, les rebelles et les folles,
aux visages effacés de l’Histoire, comme une plaie ouverte, béante,
et la haine des rites, la peur panique du passage,
est le propre d’une non-civilisation, d’une abjecte monstruosité,
faite non-humanité, et rien ne doit être en demeure,
ni souvenirs, ni maisons, ni tombes, ni formes humaines,
les chairs se vendent et s’achètent comme des matériaux de production,
transformés en objets manufacturés, utiles aux vivants,
et l’étrange silence qui, cotonneux et blanc, remplira nos cœurs,
est le message des voyageurs égarés, des défunts ressuscités,
qui comme un véhicule doux et sensible, ramène nos vivant.es,
sur la terre ferme, loin des eaux froides et tourmentées de l’Hadès,
loin de leur fracas métallique et de l’industrielle manie,
qui fabrique des murs partout pour rationaliser l’espace intime,
prévoir des mètres-cubes adaptés, des tonneaux de verres, sans fond,
des prisons d’images et de fantasmes faux qui dénaturent la vie,
quelle horreur intense ais-je pour tous ces miroirs opaques,
ces danses égotiques, macabres et stupides,
qui dégradent nos puissances de vie et de mort.
MP – 21072023
