Extérieur nuit

La manière dont les technologies de communication de type médias interpersonnels de contacts comme les smartphones, ou les ordinateurs et les tablettes, parviennent à creuser dans la dimension de l’interaction distante ou face à face, une faille psychique dans laquelle l’incommunicabilité est première et fondatrice, est tout à fait importante et significative. Ce qui se noue ici dans le rapport particulier à la machine communicante est la captation de l’autre par une représentation expression de type « tautiste », dans la mesure où tendu vers un objectif d’être compris toujours renouvelé et remis plus loin par l’anticipation d’un contact futur, le présent est comme figé dans un soi déifié, qui n’est plus à personne en propre. Dans ce mouvement de projection démente ou fantasmatique vers un impossible extérieur, l’individu consomme comme un drogué sa propre image que reflète les gestes possibles d’un.e autre qu’il imagine être sien ou sienne.

C’est tout un extérieur plongé dans l’obscurité de cette faille creusée dans la communication interpersonnelle. La division infiniment nombreuse des attentions individuelles a pour effet de cloisonner des parties d’auto-communication ou de circulation couplée des signes à un terminal informatique. Ainsi, si je balaye l’écran, et avec mes pouces tapent à toutes vitesses, mes ordres sur mon smartphone, j’attends qu’à un endroit du monde, quelque part, n’existe que moi et l’autre convoqué dans le style d’existence unique de nos coprésences virtuelles.

Ce qui est remarquable ici est l’espèce d’espaces-temps extimaires, qui est au fond la projection de son pseudo-soi à n’importe quels points d’espaces et de temps, [la spatialisation des médias]. Nous sommes confrontés à la coupure importante vis à vis du temps incarné par des corps en face à face. Et cette coupure est une faille qui s’agrandit et saigne en nous-mêmes. Le mode cellulaire de la communication distante devrait frapper n’importe quel théoricien de la communication sérieux qui s’intéresse aux impacts sociaux des smartphones et des ordinateurs. Ici, nous sommes les uniques, absolus consommateurs du royaume de nous-mêmes, pris au travers de nos doubles imaginaires dans une forme de rétro-action magique qui opère par le bouclage du système technique sur un pseudo-soi fantomatique.

Irrémédiablement plongé à l’intérieur d’une omni-dimension de signes, je réagis dans le flux de l’inter-communication distante à ce qui me semble pertinent à un endroit donné du monde ; la nuit dont il est question est celle qui entoure la spontanéité naturelle du geste dans la conversation, la présence absolue de mots d’ordres ou d’alarmes, ou de réactions prévues ou commandables, à l’intérieur du périmètre de cette techno-miniature du monde concret représentée par le smartphone ou l’ordinateur personnels.

Cette plongée abyssale dans la nuit concerne le libre rapport à soi, la manière dont la technique le transforme et l’adapte à ses impératifs économiques, sociaux et politiques. Une économie des signes accompagne une économie des forces de travail et du psychisme humain. Cette fabrication du rapport à soi par cette dimension intermédiaire de la « technologie de l’Esprit », qui opère au moyen de machines de signes et de rétro-actions, dans les échanges quotidiens provient du schéma capitalistique global et de la norme générale de recherche du profit. En effet, moi individu qui vend sa force de travail cognitive, physique ou symbolique, sur un marché d’expertises et de valeurs, je poursuit cette logique de la vente et de l’achat dans ma sphère de vie domestique autant qu’il est possible de le faire grâce aux technologies de la communication.

La colonisation de la dimension expressive des corps par une technique économique de capture constante de l’attention et de la vie à l’aide de l’excitation pulsionnelle, silencieuse, et neuronale du réseau social (combien de « Likes » aurais-je demain ? Quelles réceptions mes interactions ont-elles trouvées dans le filet immense du réseau ? Quelle est l’importance de ma vie au fond ? Seul un autre imaginaire et général, très puissant et que j’espère bienveillant peut me le dire ; j’attends sa réponse à chaque instant consommé ..)

Je suis donc happé par une dynamique de virtualisation systématique qui me coupe de mon environnement immédiat et permet à un phénomène de projection mentale en-fermante, d’avoir lieu dans un lieu qui n’existe pas – un lieu autiste – un lieu ou un corps qui correspond à une sorte d’espace-temps exclusif ou privé ou tout au moins devenu muet, atone, ou inexpressif. Je communique avec ma propre impression de moi-même, chez un autre imaginaire dont les réponses sont prévues par la dynamique de réponses collective du réseau.

Le soleil de cette nuit est celui qui brûle comme une énergie noire au fond des cerveaux hyper-connectés, ses flashs lumineux, infiniment puissants, activent des pulsions immédiates, vers des récompenses, par l’action de l’effet dopamine ; un autre, ici, maintenant me regarde, j’existe enfin, sous le regard de l’hydre techno-capitaliste ; cette image de cet autre rêvé qui est là toujours avec moi, dans ce réseau social maintient ma vie psychique bien au contact du rêve du réseau-monde. La pression redoutable à la performance de la pluriactivité du « social-media », provient ainsi de la petite jouissance égoïste gardée toujours intact au futur de ses accomplissements par le système de récompenses du réseau, récompenses pour ta haute fidélité et ton interactivité croissante, supérieure conforme aux attendus, ou bien à la hauteur de la norme de conduite sociale et économique promue par ce même réseau social.

Ici, la compétition virtuelle et le chacun pour soi, sont déments, exponentiels et irrationnels ; chacun cherche à se satisfaire, à jouer, prendre du plaisir et gagner des points de haute fidélité, pour appartenir au monde heureux des super-confortables, des médias-stars, et des influences les plus classes et performantes.

Fragments d’un monde détruit – 72

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