Unique et innombrable

Les aspects massifs et l’effet de sidération que provoquent les recours à la solidarité sociale d’un territoire ou d’une Nation, proviennent de ce fait brut de besoins organiques, mis en souffrance, d’absences de soins, de nourritures, de protections contre la chaleur ou le froid d’une réalité extérieure devenue hostile. Si le phénomène collectif de l’aide sociale permet par des filets de protection insérés dans la vie sociale et économique d’éviter des situations dramatiques, sa concrétisation en services de solidarité passive (revenu sans condition), ou active (aides supplémentaires sous réserve de participation) se fait à l’aide d’un langage procédural et technique qui s’applique à toutes et tous, indice d’une volonté d’égalité et d’universalité, comme du souci de la distance préservée vis à vis de chaque être humain singulier et différent.

Les différentes réformes qui ont conduit à une informatisation massive dans la transition vers une forme de communication sociale et numérique de l’administration de la solidarité et de la justice sociale ont eu pour effet de provoquer une identification souveraine de l’être-individu ; facteur « x » ou rouage d’une machine psycho-politique complexe. L’identité numérique, cryptée, réputée inviolable, le dossier social numérique, unique, qui peut contenir toutes les pièces de procédure permettent de distribuer avec plus ou moins d’efficacités, les revenus et les aides, de surveiller tous les actes juridiques, d’un individu donné, à n’importe quel moment, dans n’importe quel lieu, sous n’importe quelle latitude d’ordinateur personnel, activée et branché sur une fractale de réseau-monde. Cette immensité là de gestion la plus fine possible qui soit de l’être individu-administratif par l’arithmétique des décisions a eu aussi pour traduction sociale et économique, l’isolement parfait du citoyen bénéficiaire d’indemnités ou de mécanismes de solidarité : le citoyen-assuré comme le bénéficiaire de la sécurité sociale est devenu le lieu unique de la décision de solidarité ; ses actes doivent parler pour lui-même, il répond de la bonne santé d’un système social qu’il produit.

Dans une logique de marchandisation des forces de travail, physique, cognitive, symbolique, issue de la croissance de l’hyper-centre du capitalisme de l’Ego, même la solidité du système social de solidarité dépend de cette identification numérique standard d’un sujet apte à bénéficier de la protection sociale. Quand dans les années 1970, en Europe et aux États-Unis, juste avant la révolution informatique du Personnel Computer (PC), une dynamique de gestion de groupes, prenait en charge, dans un espace et un temps physiquement incarnés, les entretiens-interviews des futurs assurés sociaux et qu’un dossier de demande était composé de dizaines d’actes matérialisés par du document-papier puis avec la carte perforée, sous le format de fiches de gestion, la numérisation globale et massive a changé le rapport aux demandeurs de l’indemnité de solidarité en faisant de l’assuré le centre unique et responsable de l’efficacité du système de soins et de solidarité. L’administration de la solidarité contemporaine est faite ainsi de systèmes informatique inter-connectés, inter-opérables idéalement, (capables de faire du transfert de données d’un système à l’autre), dans lesquelles sont gérées par des agents sociaux humains en nombre optimal, des masses de données personnelles uniques.

L’épreuve de la justice, la revendication pour un sort meilleur n’a plus à voir, à première vue, avec cette rencontre au guichet des années 1970-1990, dans nos sociétés actuelles, dites liquides, ou aseptisées, qui ont fait de la technologie du réseau, un espace-temps virtuel d’ordres et d’obéissances, dans lequel la solidarité est permise, toujours sous certaines conditions très strictes. Ainsi les cris de révoltes bien en chairs, devant les guichets des services publiques et sociaux, face à face, n’ont jamais disparus, peut-être sont-ils encore rendus plus désespérés, seul.e, devant son écran pour actualiser ou donner au système social, l’information exacte de sa situation sociale et tomber à l’intérieur des limites d’une certaine reconnaissance mécanique de ses détresses par ce même système social. La masse des demandeurs.ses, et non l’identification du type de la demande unique par un système informatique, le retour d’un sujet porteur de revendications et d’une voix politique, doté d’un avenir de forces, de solidarités et d’espérances qui peut transformer la vie, et non le chantage à l’aide sous certaines conditions (verser le RSA sous condition de travaux d’intérêt général ?!? Sommes nous en réduits à cette naturalisation sauvage et brutalisant de nos rapports humains qui fait que l’on permette à l’individu de vivre uniquement s’il travaille ? Pas de travail, pas d’eau, ni de logements, ni de nourriture – la guerre aux pauvres est partout là, sensiblement présente).

Voir « Welfare » (1975) du documentariste américain, Fréderick Wiseman (1930, Boston), se saisir de cette dynamique sociale là, de la relation complexe tissée entre des aid.ées et des aidant.es, au moment dramatique de la revendication de l’aide sociale est une expérience émouvante, d’une beauté critique, intuitive et difficile. C’est ici par exemple, les gestes, le visage, la voix d’une afro-américaine légitimement en colère, qui se heurte à la détermination remarquable d’une travailleuse sociale à suivre les procédures communes qui montrent toute l’absurdité accordée à l’argent et aux preuves juridiques comme fonctions uniques qui organisent autour d’elles, la solidarité sociale, civile et administrative. Ces scènes de l’Amérique de 1975 sont bouleversantes, elles montrent s’il en est besoin encore, l’impérieuse nécessité de penser au revenu universel en 2027 en France et en Europe, comme programme politique et logique d’auto-suffisance des besoins primaires assumée, et de valorisation de la vie ensemble, de ses liens sociaux et solides unissant des familles naturelles, sociales, économiques, artistiques ou intellectuelles.

C’est là toute l’importance de prendre soin des autres, morts ou vivants, comme estime de soi rehaussée et production passionnante de vie individuelle et collective, contre la logique de la performance immédiate, et de l’efficacité productive de l’unité-individu, par le revenu personnel unique gagné au travail dans cet arrière-monde de la destruction capitaliste ; ce monde qui se traduit maintenant au passé et qui détruit nos espaces et nos temps de vie communs ; l’horizon, l’air, l’habitation, la terre, le feu, l’amour et l’eau.

Fragments d’un monde détruit – 73

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