La bande Möbius

« Les frontières de mon langage signifient les frontières de mon monde. (5.6)
Il n’y a réellement qu’une seule âme du monde, que je nomme par préférence mon âme, et conformément à laquelle seule, je conçois ce que je nomme l’âme des autres.
Les précédentes remarques donnent la clef permettant de décider jusqu’à quel point le solipsisme est une vérité. (V.5.62) »

Ludwig Wittgenstein, « Carnets : 1914-1916 » p.102-103, Traduction, introduction et notes de G.G. Granger, Gallimard, 1971.

L’air que tu respires provient toujours de leurs souterrains,
des lieux froids et cachés où se voient les Esprits,
leurs yeux grands ouverts, tournés à l’intérieur de leurs corps,
et leurs gestes figés par les glaces noires de nos rêves,
tracent sur les murs, des arabesques grises et dorées,

et « je » n’est plus rien, qu’un point sans extension,
un sans-lieu, un hors là de leurs identifiants chronométrés,
une surface souple, étrange, cassant les forces qui asservissent.
Tout glisse ici à la surface polie, douce et colorée,
de ce ruban Möbius, aux torsions vivantes.

Tu es une limite du monde,
une frontière unique par le langage,
tout autour d’ici, maintenant, gravitent les planètes,
dans une galaxie proche, remplie d’étoiles et de lumières,
et en nous, il n’y a rien,

rien de cachés, d’obscurs, d’inatteignables,
pas un doute impossible qui rendrait tout illusoire,
pas un geste fabriqué, ultime et si pur,
que la sérénité du ruban géométrique, multicolore, glissant,
sur lesquels nous rêvons ensemble, et faisons signes,

la course au temps vivant, à la minute fragile et folle,
quand ils divisent leurs mondes à coups d’épreuves,
de traces mnésiques, d’identités froides, de signaux d’alertes,
nous devenons leurs jouets, leur témoins, leurs instruments,
qui fonctionnent, obéissent ou dysfonctionnent,

et leurs alarmes intimes résonnent toujours dans nos têtes,
nos visages captés et informes et leurs expressions justes, calibrées,
des âmes réduites en portions, en drames miniatures,
des noyaux de traits fixes, des amas sécants et typiques,
qu’ils absorbent sur les miroirs du monde, par leurs paupières ouvertes,

et nos doubles secrets, toi et moi, sont encore des mystères,
l’intérieur en répliques, la doublure derrière nos mots,
parler est toujours une tension, un drame qui maintient la chair,
en éveil, alerte, tendue, vers un ailleurs que soi,
toujours tu es d’abord assignés à une place, une fonction et un rôle.

Et le verbe « être » prouve une existence ; il ouvre l’action,
et le temps du contrôle et de l’espérance,
est un paradoxe qui coule dans le sang du monde.
J’ai le cœur envahit par cette alphabétique terreur,
le moindre son ou graphème est déjà listé ou joué quelque part.

Ne laisse pas les filets sombres de l’Inquisiteur,
celui qui logé derrière chaque mot, signe, ou geste,
respire douloureusement dans un vide, un creux ou un trou du langage,
et veut aspirer toutes tes espérances de vivant.es,
dans son programme d’ordres, de prévisions, et de remords.

Qu’il s’efface devant cette course des étoiles, folle, lumineuse,
la chevauchée du ciel, noire et or ; les mots sur les lèvres, encore brûlants,
sur le ruban qui pose toutes choses là, ici et maintenant,
dans cet infini présent qui glisse au futur,
que vois-tu alors sinon le vrai et le faux, l’âme, le corps et son inquiétude …

Sur la feuille du ruban, il n y’ a rien,
rien de prévu, pas de clôtures, de marques, de codes,
aucun détours, ni enveloppes, ni recoins,
et tu ne cherches pas l’intérieur chez un autre qui serait caché,
tu ne cherches jamais ici ; un verrou, une ouverture ou une clé …

Regarde le ciel, il est immense, il est parsemé de nuages infiniment divers,
et nous vivons bien ici, maintenant, comme nous devenons,
des êtres aux frontières, seuls et libres,
l’Esprit loin des voix uniques, de leurs projections cristallisées,
et toutes ces institutions affreuses de la vision, du toucher et du son,

nos pensées agiles, vibrantes, et aventureuses,
au loin, par delà les mémoires des souverains,
celles qui trébuchent prés des abîmes du temps,
ont des bords élimés, des chocs sensibles et des aspérités,
elles se font malin plaisir à chercher, détruire et créer,
à rendre toutes choses à nouveau là, et visibles.

MP – 23062023

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