La possibilité de requêtes sur des IA génératrices de contenus symboliques un peu complexes peut entraîner ou renforcer des techniques de contrôle psycho-politique des réflexions et conduites de masses parce qu’existe toujours la force de l’évidence du symbole ou de l’image ou du vraisemblable du résultat sortit par la machine. L’image mentale du livre comme « incipit » et autorité – ici tout commence – comme l’absence d’une claire vue sur le fonctionnement de l’IA générative a pour effet d’occulter son régime de vérité ou la simple vraisemblance pour l’IA comme de provoquer un ajustement des conduites sociales économiques et collectives aux techniques du prompt et de l’interrogation de bases de données innombrables. Réagir à un commandement par ce que cet ordre est traduit en symboles par une machine d’une telle puissance, et possède l’autorité de l’écrit ; qu’est ce que cela veut dire ? La question de la vérité, de ses dimensions sociales et humaines enrichies par la valeur de nos actes de discours est ici cruciale car ce qui importe est la politique du discours ou la socialité de nos pratiques de communication technique et humaine en rapport à une certaine production automatique de contenus symboliques et imaginaires calibrés à des normes économiques générales comme celle du profit.
Le codage symbolique de nos comportements qu’il soit réalisé par le droit ou l’économie de conduites psychiques ou morales, a pour intérêt de maximiser la réponse de la responsabilité individuelle, tout en minimisant les risques du rejet du système social par l’individu. Ce réglage des occasions de dire et d’écrire en situations a pour effet de lisser les comportements individuels, de les rendre adaptables, plaisants et consommables à et dans une relative forme sociale donnée. Se protéger soi-même de l’État, de Dieu, du Marché ou de la Société publique ou privée revient alors à ménager des lieux et des temps pour soi, qui permettent l’épanouissement personnelle et l’exercice de sa propre liberté et de son libre rapport à soi. La déconnexion vis à vis du monde-machines devient ici une pratique de vie qui va être cruciale pour résister à l’empreinte des machines dans nos vies, leurs omniprésences. Le livre apparaît ici comme un îlot de liberté qui ré-ouvre la dimension intérieure, accueille la parole muette et silencieuse du lecteur pendant sa lecture en lui offrant un espace-temps à soi, comme un exil partout possible à l’intérieur même des régimes de discours autoritaires.
Ce codage symbolique est en fait la résultante possible d’un assujettissement à une pseudo-autorité de l’écriture prise comme lieu mythique de stockage de la mémoire universelle, opération de contact magique et trans-temporelle entres personnes et institutions. Ici le chemin de la connaissance doit être rendu aisé et exigeant, possible et non ésotérique, non enfermant et ressembler à la compréhension par des signes écrits de nos vies ordinaires ou fictives, avec toujours la possibilité de questionner, d’installer une distance sceptique, d’interroger librement le corpus étudié. Loin que le livre ne soit pas cet espace-temps de l’universel, si important, un passage ou une transmission de la mémoire vivante de l’Humanité, mais quand il est utilisé comme un médium absolu et un outil de répression par l’univocité d’une voix idéologique ou l’imposition d’une norme unique de conduites, il en devient par trop sacré ou terrifiant. Qu’est ce que nous laissons à l’autorité de l’écrit et de la voix parlante de la lecture, comme de l’image créés issues d’une IA générative (agent conversationnel, assistant.es humanoïde.s) que nous ne laisserions pas à une production humaine ? Comment être sûr de la véracité du discours d’une machine à transformations ou IA ? Qu’est ce qui nous autorise à sanctionner un régime de discours comme étant un régime de vérité et non de vraisemblance ?
Si le livre, et là demeure sa force, son originalité folle et sa liberté même, ne capte pas continuellement l’attention d’un groupe cible de consommateurs-acteurs, c’est qu’il demeure un objet physique extérieur, posé là, pris et redéposé, ouvert ou fermé, qui préserve l’information psychologique emmenée en symboles écrits, fixés une fois pour toutes et couchés sur la feuille ; il est toujours ouvert dans sa mémoire propre et peut être refermé selon ses désirs, il dépend de la liberté du lecteur et des lectrices, et n’admet pas une contrainte forte d’attention, une capture continue de l’attention ; je peux lire deux pages pendant 15 minutes, mais je peux lire aussi 100 pages pendant une heure, tout en faisant des pauses, en me remémorant les scènes ou les situations, les personnages, les intrigues ou les idées, laissant le texte maturer au fond de moi. Il faut s’imaginer cette machine à lire complexe comme le livre comme une machine à gouverner des paroles et des pensées lancée au milieu d’un dispositif social et technologique comme l’Internet qui bouleverse la socialité de base des individus et leurs rapports aux discours et aux pouvoirs de l’écrit et de la parole. Mais cette machine à lire dite traditionnelle prend une autre dimension avec l’IA générative qui transforme le rapport à l’autorité du symbole (écrit ou dit) et à l’apprentissage des significations des phrases et des images en situations d’interactions.
Le système social et technique qui utilise la machine transformatrice de contenus contient en lui-même la possibilité du simulacre, du doute, et de l’hybridation du faux et du vrai. Et ce qui est en jeu ici, est la question de la manière dont nous rappelons ou rapportons la vérité, par exemple, dans le cas du photojournalisme, de l’investigation de médias, de l’enquête scientifique, de la réflexion critique ou du roman réaliste. Si tout est vraisemblable mais non certifié par une expertise, si tout est potentiellement transformation et non fixation spatio-temporelle du vrai et du faux, comme résultats d’une enquête collective, le développement de nos discours, de nos formes de communication est affecté directement par la réduction à la performance ou au service pur rendu par le produit symbolique contre la vérité d’un acte de discours et la mémoire vivante de ses occasions d’exécutions.
La hantise de n’être plus l’agent responsable de ses paroles, de ses actes ou de ses écrits est ici déterminante d’une inquiétude future et présente fondamentale qui concerne les rattachements des informations physiques – les signes écrits ou entendus – à leurs porteurs et porteuses psychologiques et philosophiques (l’imputation même du sens de la parole ou de l’écrit – qui dit quoi, comment et par quels moyens et dans quelles valeurs de l’acte de discours ?). Acteurs et actrices du discours, nous faisons partie de situations concrètes d’interlocutions, de formes d’incarnations historiques des mots-signes par nous-mêmes, êtres vivants, au moyen d’intrigues, de personnages, d’intérêts complexes en jeu dans un procès de communication universelle.
Fragments d’un monde détruit – 70
