« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :
Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir, (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance, empli de souvenirs intacts …
De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête. »
Georges Perec, « L’espace (suite et fin) » in « Espèces d’espaces », post-face de Jean-Luc Joly, Seuil, 2022.
Solid Objects: 16th-Century Geometric and Perspective Drawings. collected in a sixteenth-century watercolor manuscript and preserved at the Herzog August Bibliothek in Wolfenbüttel.
Je me souviens de l’air que tu respires, dans le hors-lieux,
car en moi vibre encore continuellement ta respiration,
la couleur de ta peau brune et or, et tes mouvements familiers,
tes cheveux blanchis et rares, et tes yeux d’aigles perçants,
la manière dont tu existes par mes gestes, et ma voix,
est une manière d’être au monde, encore, maintenant,
et jamais rien ne sera là, tout proche, sans toi,
dans la seule dernière fois où tu m’as vu,
les yeux implorant une grâce impossible,
ce moment s’est placé au delà, entre nous seuls,
au delà des espaces et des temps fabriqués et prévus, inutiles,
dans cet entre-monde, que je créé par ses images,
tout ce tien qui est devenu mien,
dans les nuages de cotons blancs, lumineux,
qui glissent au travers des murs lézardés de souvenirs.
Quel a été le dernier moment sans panique intérieure ?
Quelle fût l’intensité du cri de ton âme ?
Lorsque passant dans ta chair, le ciel et sa tumeur,
ont creusés l’infini silence ..
Quelle a été cette espérance folle de la vie ..
Prendre soin de l’espérance, chaque instant en ta demeure,
était notre travail difficile, nous si proches,
notre seule et bienfaisant travail de panser et soigner,
l’étrange blessure qui a déformée les traits de ton visage,
cet invisible en chair, qui bâtait la mesure folle,
et cette anarchie du corps, tout ce tumulte bouillonnant,
cette invasion affreuse et brutale dans ton sang,
d’un mouvement extérieur, proche d’une douleur,
tout ce sentiment intime de perte et de repli,
étaient là comme un obstacle, entre toi et toutes choses …
Il y a ces moments et ces lieux aimés, ces conversations,
prises dans des rites de la décence et de la dignité,
d’honnête homme et de frère et de père,
la tension joyeuse de l’esprit avec ses mots et ses regards,
qui remuait ton corps, d’un mouvement rapide et serein,
l’absence de pesanteur terrestre,
le corps et l’esprit jetés dans le monde de l’autre,
oublier la fixité obscène de l’attention, concentrée sur la douleur,
est-ce compenser par un plaisir éphémère ?
N’est ce que cela devant l’obscurité faite future ?
et jamais il n’y a de regrets possibles entre nous,
rien de cette sorte d’affront là, si la souffrance a dévoré ton corps,
nous avons habillés ses multiples présences, ses lieux, lointaines et proches,
d’un morceau de ciel gracieux, fait d’air et de feu,
pour que la flamme brillante de tes yeux,
brûle encore en nous..
Ainsi tu deviens partout où nous serions déjà,
l’homme de la terre et des mémoires,
et à la traversée du monde des idiots et de leurs reflets fantômes,
ceux qui s’identifient sans cesse, eux-mêmes, par les vitres du néant,
nous percevons chaque signe que tu as rêvés,
plus loin que toi, dans ce rire de l’âme humaine, noire et bien vivante.
MP – 30062023
