La société vulnérable

La construction d’une socialité de base par import du processus de communication dans les gestes de l’individu – cette fameuse conversation de gestes vocaux qui caractérise la communication universelle – bute sur le phénomène de fragmentation de la société et d’atomisation des liens sociaux-naturels en individu égocentré et aliéné dont le double réflexe premier dans l’arithmétique du marché capitaliste est la peur de la souffrance et la recherche du plaisir. Dans l’hédonisme vulgaire de l’hypermarché des biens et des services tarifés du simulacre de société qu’est l’hyper-capitalisme contemporain, l’individu est un facteur « x » de maintien d’un ordre social et institutionnel injuste et anti-libéral. Il rentre dans l’équation des achats et des ventes de valeurs d’échange des experts de la forme sociale optimale adaptée au meilleur rendement de richesses matérielles et spirituelles, calibrées à une production optimale et une consommation de masse. Ici l’âme bon marché, la perception de soi qui se vend et s’échange, à un prix juste, sa propre image dans le reflet du regard inquiet de l’autre est comme une prison liquide, si douloureuse pour les corps.

Chercher la performance d’un système social par l’optimisation du temps, la rationalité spatiale, temporelle appliquée aux conduites individuelles au travail ou dans ses loisirs a pour effet de toujours écarter dans un angle mort, muet et invisible, les êtres vivants en défaut ; ceux et celles qui grippent la machine à décider de la réussite ou de l’échec d’une performance systémique. Car le faible est un risque potentiel de fuite de capitaux, il dérange, et doit être éliminé ou transformé en moyens d’agir acceptables. L’économie de la décision est ainsi devenue progressivement avec l’hypertension des marchés, l’égoïsme naturel de l’acteur rationnel, la pseudo science managériale funeste et sinistre, symptômes d’une maladie profonde de la vie sociale. Raisonner en système social performant, adapté, ou pratiquer la métaphore organique du corps social pour qualifier une société ratent la nature profonde, essentielle et ancrée du « socius » dans l’individualité humaine.

Penser la communication comme une expérience du contact sensible et non performance d’un système social qui opère en bouclant les interactions sur elles-mêmes et en rognant sur tous les écarts, ou déséquilibres, et parvient à conformer la conduite de chacun et chacune à celle de tous et toutes, revient à rejeter en masse la logique du chacun pour soi et du conformisme de la règle, qui incarne vraiment la conduite promue par la rationalité du choix stratégique instrumentale du néo-libéralisme, basée sur le choix rationnel, le rapport coût/bénéfice, l’évitement des risques, la neutralisation des différences. Si, en effet, l’expérience du contact par des corps et des langages impliqués, dans les interactions sociales est fondatrice de la société des vivants et des machines, c’est parce que nous percevons, manipulons, anticipons dans un champ d’objets et d’actes, qui s’explore par la sensibilité du regard ou de la main, et que nous donnons ainsi aux objets une fonction déterminante de la possibilité d’une vie collective qui lutte contre l’entropie comme régime de désordre et d’anarchie.

Dans cette lutte politique quotidienne, difficile, collective, contre l’accroissement du désordre, les multiples tentations du repli (la crainte de la contagiosité du faible, du malade ou du pauvre, la haine qui veut les voir disparaître) nourrissent les mécanismes d’exclusion et d’invisibilité des corps et des âmes vulnérables. En ce sens, faire société à partir de l’expérience du contact consiste à rappeler les évidences terminales (naissance, sexualité, création, souffrance, joie et mort) qui vont rythmer et spatialiser nos liens de vivants, de machines et de morts à l’intérieur d’une société universelle. Rappeler que la naissance est une souffrance et une joie terrible, que la joie de créer est une grande joie, que la fin des corps est toujours un passage vers la mémoire historique, faire du vivant un espace et un temps d’incarnation de formes de communication universelles qui relient plusieurs dimensions de la vérité et de la liberté par la manipulation de signes et de symboles, toutes ces certitudes là construisent nos interactions et nos réflexions.

Ainsi la vulnérabilité d’un être vivant, sa beauté ou sa bonté même est-il un déclencheur d’une possibilité de mieux vivre par et avec son contact sensible apaisé, bienvenu, ou bien est-il un attracteur de cruauté naturelle dans cette mesure d’une dangerosité de ce contact pour soi ? Cette division, là, terrible, division de l’Esprit et du corps qui traverse nos expériences morales devant un autre qui souffre et qui dit soit la peur de souffrir à son tour, le dégoût devant la maladie et la faiblesse organique, soit la pitié et la sympathie comme un sentiment unique (est-il universel ce sentiment ? Il est permis d’en douter au vu des guerres de l’utilité économique terrifiantes par leur logique simpliste et binaire – la recherche du plaisir et l’évitement de la douleur – et de la nature des passions humaines liée au contentement et à la satisfaction d’un soi égoïste). Ici défendre la société contre la logique d’accaparement des forces de travail, physiques, cognitives, symboliques ou affectives, va consister à détruire des régimes de discours et de conduites autoritaires et intolérables qui appartiennent déjà au passé de notre Humanité de vivants.

Nous réagissons à la souffrance inutile d’autrui et appelons avec nos gestes d’attention, une logique de la sympathie sociale et de la compassion universelle qu’un lent et difficile travail d’éducation sensible et historique a fait sortir d’une nature humaine souvent cruelle ; cette éducation au sens moral a sculpté dans le magma informe de nos passions et de nos sentiments, nos émotions dites « morales », la sympathie, la bienveillance, par la justesse de la voix, des gestes et du regard.

Fragments d’un monde détruit – 71

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