Schizophrénia

Le discours confus, l’approximation constante, le délire verbal et l’illusion des sens, qui occultent la réalité sociale ; tous ces marqueurs significatifs engendrés par l’offre multiple des formes communicantes capitalistes, le démon de la réflexivité et du paradoxe de classes non résolu – toute sémantique empêchée, « des idées vertes qui dorment furieusement » par exemple, ou bien le mot pris pour la chose – entraînent plus facilement l’individu contemporain adulte et jeune vers une possible maladie psychologique devenue le signe de notre temps d’hyper-communications et de confusions maximales des discours, faites d’abord d’une perte de contacts avec la réalité. C’est à dire que voyant sa perception des choses physiques et des autres s’altérer progressivement sous l’effet de multiples facteurs sociaux et organiques, son organisme se réfugie peu à peu sous la pression des autres dans une sorte d’îlot mental, symbolique ou physique ; un exil non voulu, forcé ou imposé par des circonstances extérieures. Si vous imaginez par exemple, pareil épisode de crise schizophrénique aiguë dans le cas de symptômes liés à une espèce d’hallucinations auditives vous devez imaginer l’impact dans le système social relationnel étudié de la personne vidée du malade, l’absence douloureuse qu’il ou elle créé par sa non-présence.

En effet, le creusement de la personnalité analysée ou le vide relationnel, l’absence de contacts normaux avec l’individu schizoïde, engendrée par la crise ont lieu et n’ont pas lieu, sont hors du temps et dans le temps ; la plongée dans la crise est lente et le détachement progressif des liens aux entours matériels, à tout un champ d’objets de la conscience du schizophrène est l’indice fort de la présence de la maladie. Ainsi la personnalité du malade est creusée par le trouble et son milieu proche ne le reconnaît plus comme partenaire fiable des interactions gestuelles et linguistiques historiques. S’il est possible de parler d’un trou dans l’expérience psychique du malade, il est possible aussi de parler d’un remplissage possible, après coup de son psychisme par une forme dialogique réflexive complexe, un réajustement de ses conduites, capables de restructurer un passé d’expériences vécues fiable et certain. L’habileté d’un.e thérapeute philosophe ou psychologue fait face à l’empire d’une maladie que des formes empêchées de communication dans la société capitaliste [la prolifération des objets de consommation, et de leurs usages sociaux complexes, ou l’absence de logiques dans la réflexion critique du monde] favorisent nettement au détriment de la santé mentale du jeune ou de l’adulte en souffrance.

L’empire de la maladie contient ainsi des domaines d’expressions confuses ; ce qui est heurtée ici est la capacité du sujet à nouer une relation sociale avec un.e autre car son propre accès à sa subjectivité a disparu, son soi s’est évanoui dans la nature ; il ou elle est locuteur.trice fantôme faite d’une absence d’empreintes dans la conversation de gestes. Cette absence est fondamentale, elle signifie que les contacts sensibles du corps schizoïde n’ont pas lieu normalement et que l’objet comme acte interrompu [pour reprendre l’expression forte d’un philosophe pragmatiste original et important, fondateur de la discipline de la Psychologie Sociale aux États-Unis dans la première moitié du XX°siècle, G. H. Mead (1863-1931)], cet objet comme acte interrompu (par ex. le geste de s’asseoir quand on se saisit d’une chaise) s’est comme vidé de tout actes futurs. II est comme creusé d’un vide qui n’accueille plus aucune attentes, plus aucune promesses, plus rien de vivant. Il ne reste que l’objet physique et sa résistance opaque, sa force d’inertie, son absence d’échanges ordinaires, d’usages potentiels et de sens partagés. L’immédiateté disponible, ce quotidien d’interactions usuelles, s’effondre, au fur et à mesure de la progression de la maladie. Ainsi la perte de contact avec la réalité sociale, le manque d’ajustements, s’expriment dans les pseudos-discours monologues, délirants ou enfermant, des sujets familiaux ou sociaux sains ou malades, pris dans le flux de la forme symbolique schizoïde ; la dynamique relationnelle, sociale ou familiale est clairement rompue. L’un.e voulant interagir avec le ou la malade ne peut pas le faire – en lieu et place de la personne anciennement connue, un.e étranger.e s’est glisse.e. Une forme d’accroches gestuelles et des attitudes nouvelles, une étrangeté le ou la des-habite, l’empêche de vivre normalement.

Pour quoi est-ce si important alors de refaire le chemin qui conduit de l’erreur vers la vérité, chemin qui mène de l’absence de souvenirs des événements traumatiques de l’avant-crise et de la crise, vers une mémoire précise de tout le déroulé de l’épisode de crise ? Car la mise en formes qui est une mise en ordres, aussi de la capacité d’expressions du sujet analysé, intervient ici et maintenant, dans ce locus de contrôle qui est le présent, comme une possible trans-communication réussie d’expériences vécues – un double secret enfoui, enfin comblé qui répond de la vie de l’ancien malade (au passé) vers ses autres lui-même au présent et qui va permettre le ré-ancrage de celui-ci ou de celle-là dans son monde en tant que soi humain i.e. sujet d’un « il » de narration historique. Si au moment de la crise, l’isolement du sujet malade est total, tous ses gestes manipulatoires habituellement lovés comme pures anticipations de contacts proches et distants dans les objets de son espace d’appréhensions ayant disparus, le réengagement et la consolidation des réponses de ce même sujet redevenu soi, répondant de lui-même devant les autres, et possédant un je créateur vont se faire grâce à cette formidable puissance du langage humain.

Il faut compter en effet sur la force du langage sensible et vivant car ce qui émerge d’une forme de communication reconsolidée à travers le temps par une thérapeutique philosophique, c’est un sujet restauré dans sa souveraineté de sujet, capable de disposer d’un monde pour lui-même et pour les autres. Cette thérapeutique existe – elle est déjà en creux dans une Psychologie qui prend au sérieux la socialité de base du sujet analysé. Si les troubles schizophréniques sont ainsi de plus en plus répandues dans tous les milieux sociaux et particulièrement dans ce monde contemporain où l’économie symbolique de la conduite humaine est percutée de plein fouets, par le désordre de la langue, la violence du chacun pour soi et de l’hyper-authenticité expressive, la thérapie par la socialité de base retrouvée d’une forme symbolique existe et doit être reconnue comme stratégie et méthode de soins efficaces basées sur la réflexion dans et sur ses propres représentations du monde. Ainsi les ancien.nes malades avec ce travail réflexif de reconnaissances des limites, au long cours, dans une interaction dialogique, à la fois, symboliques, physiques et morales, peuvent retrouver une santé mentale forte, un rôle social affirmé, et reprendre une carrière biographique interrompue par une crise qui ne doit pas être prise comme une condamnation définitive de la vie normale du sujet.

Fragments d’un monde détruit – 65

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