La chambre vide

« L’homme va si loin qu’il croit voir et sentir hors de soi ce qui n’est que dans sa tête. De là le vertige qui saisit celui qui regarde dans un abîme, quoi qu’il y ait autour de lui un espace suffisant pour qu’il ne tombe pas ou qu’il soit protégé par une barrière solide. – C’est une chose remarquable que la crainte éprouvée dans quelques maladies intellectuelles d’être poussé par une force intérieure à se précipiter volontairement d’une très grande hauteur. »

Emmanuel Kant, « De l’illusion, 97 » in « Anthropologie d’un point de vue pragmatique » [1798], Traduction par J. Tissot, Librairie Ladrange, 1863.

Il y a ce glissement progressif des gestes, à l’extérieur et sans nul autre,
la dureté des choses physiques et la socialité qui se meurt,
cette lente agonie des repères, des attitudes, des projets,
toutes ces choses devenues floues, aux noms qui peu à peu disparaissent,
derrière le contact fébrile du corps devenu simple surface,

et l’angoisse d’être nu grandit à minuit, dans l’horizon liquide, muet,
tout ce champ d’objets qui se vident de réponses communes,
et cette unique demeure qui se retire de nous,
cette maison chérie puis abandonnée par nous mêmes,
dans laquelle les murs crient l’absence de regards,

Est-ce la dépression du milieu, la peur de n’être nulle part, plus rien,
quand tu veux parler et que les mots des autres n’agissent plus en toi,
quand tu veux te taire et que ton corps étranger s’échappe,
cette expérience pure de l’abîme dans lequel s’enfuient,
par paquets inertes, effilochées, toutes nos conversations passées,

est l’expérience de l’absence de contacts, du présent empêché,
à l’intérieur de la chambre vide, le corps nu résiste,
et toutes les anticipations inquiètes de ses actions ont disparues,
car abandonné à ce vide tout autour de lui, présent,
ce corps n’est que la surface opaque, dure, inexpressif,

sur laquelle se percute des sens atrophiés,
et l’angoisse montante est une créature fantôme, spectrale,
une sorte de longue tentacule qui fend l’air et ramasse le silence,
dans la plaie du monde ouverte, elle referme toutes traces,
il n’y a pas de futur plus loin, jamais et le gris est ta couleur,

cette fuite ou cette absence de l’attente et de la promesse,
est la fuite de toutes les attentions sensibles, du feu multicolore,
qui coagule les choses et les intentions, qui fait renaître,
et l’air se raréfie par ce silence immense,
il est là mais ce n’est pas lui,
je ne sais pas ce qu’il lui arrive.

Attends toi à disparaître dans la chambre vide,
à ne plus rien toucher, entendre ou voir de ta vie,
objectale comme abandonnée au milieu du rien,
et tu regardes fascinés toutes ces réponses annulées,
aux gestes lentement retirés du présent.

Ces nuages blancs ont grandis profondément en toi,
l’immense blancheur de cet intérieur supplicié,
là tout prés, ta bouche est un trou vague et inutile,
au milieu d’un visage effacé puis abandonné,
cette psyché folle qui fait battre ton cœur,

et ces yeux qui fixent la noirceur de l’absolu soleil,
la lumière sombre, qui fuit, et avale chaque nouveauté,
de ce paysage transformé, agissant par devers nous,
ne fuit pas sans emporter tout ce monde,
avec elle en silence par le sépulcre blanchâtre,

où tu te tiens ferme mais vague, sans contacts,
aucun, ni là ni ailleurs, devenue force brute de la maladie,
il est comme une dalle ouverte où Dieu verse la vie,
un puits sans fond, aux extrémités froides et grises,
tout ce liquide fuyant, proche du sang chaud des objets,

et tu ne peux plus entendre leur musique,
car un épais manteau de poussières recouvre le moindre son,
ce que tu entends par là est ton affreux silence,
une sorte de mélasse inodore, incolore, qui retient la texture du monde,
et la moindre petite chose est un truc dans le paysage,
son sens s’est perdu plus loin, ailleurs qu’ici,

Il faut faire crescendo avec la montée de la pression,
sous la peau suante, le rythme régulier de l’horloge,
et cet acmé de la crise est une pure libération ou un réveil,
quand les contacts sensibles rétablissent le sujet,
hors des chambres vides, des nuits sans personnes,
et des froids silences …

Et ses paroles mêmes, écoutées, écrites ou traduites,
par des autres et des choses, toutes proches,
le labyrinthe schizoïdal, et la reconstruction de soi,
ont fait muer les multiples confusions anciennes,
en convictions fortes et prégnantes, là, maintenant,
par ce locus de contrôle qu’est redevenu son présent.

MP – 19052023

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *