Nov’langue et ignorance du soi

Dans l’exécution grossière des programmes linguistiques et managériales censés nous livrer clefs en main des boîtes à représentations-outils qui s’appliquent et fonctionnent uniformément pour résoudre des situations-problèmes, l’oubli immédiatement imposant, lourd de significations et de conséquences est l’oubli de l’unité problématique de la langue comme produit social historique et de la parole comme aptitude individuelle. Comment cet effacement du sujet individuel, de sa possibilité d’expressions même, est-il favorisé par la conception du langage managérial comme écosystème de traces, de preuves et de performances, utiles à la domination économique, symbolique et sociale ? Ce qui compte vraiment est ce qui nous est utile pour résoudre le problème in situ. Ce qui ne compte pas, c’est une représentation libre, inadaptée ou incohérente ; une stratégie d’actions différentes éloignée des contraintes du programme.

Ainsi, des empilements de modèles de représentations-outil, dans le schéma caricatural du fort contre le faible, sont liés à cette science behavioriste de la gestion optimale des humains.es, de leurs capacités à décider « on the right time and correct place ». Toute cette furie idéologique du contrôle, de la transparence, et de la technique de l’aveu permanent permet l’effacement des voix, la chorégraphie des gestes et des attitudes adaptés aux missions-projets et la ressaisie de l’organisme vivant dans un même plan tactique d’expressions dites justes, adaptées ou conformes. Si ma voix ne peut pas être dite par mon vouloir, mais que je dois dire toujours ce que l’autre prévoit, sont alors fragilisées mes sensibilités propres, mon intérieur fantomatique, toute l’expérience du contact qui fait le sens de la communication entre vivants et entre vivants et les choses physiques.

Nov’langue des puissances, techno-langage du contrôle et de la gestion des ressources humaines, cette technologie intellectuelle froide et arithmétique du management contemporain fait de nos corps des sommes d’interactions prévisibles, conditionnées et assigne des fins économiques fiables à nos pires défauts faisant de la nature humaine, un réservoir de forces rentables, intéressantes ou gênantes. La concentration d’intérêts et de forces pour la communication indirecte comme pouvoir du sujet sur lui-même et sa subjectivité [la communication du pouvoir], comme puissance de dire et d’agir, accompagne une transparence forcée qui diminue le soi privé, et le replie au fond d’une cage complexe de signes utiles et capitalisables. Si la communication est une mise en ordre de marche, une puissance d’interactions, les savoirs faire et les savoirs êtres rentrés dans une logique d’acquisition de compétences-outils isolent un peu plus l’individu au travail en l’assignant aux places et aux temps qu’occupent ses responsabilités reconnues et sanctionnées par des lignes hiérarchiques mêmes minimales.

La dynamique d’atomisation des groupes sociaux par ce focus sur la performance individuelle venu du monde de l’entreprise ne fait là qu’entériner cette logique des compétences totalement hors sujet pour admettre une vraie considération des intérêts de vie d’un être humain. Compétences et responsabilités sont les deux facettes de cette technique de réduction violente des individualités à une mise en série des corps et des psychés au travail ; physique et psychique mêlés au cœur d’une même élaboration de formes communicantes adaptées à la norme générale du profit du capitalisme.

Dans les interstices de ce pouvoir de la langue confisquée par les leaders, se glissent parfois des frottements, des frictions propres à des subjectivités créatives qui ne peuvent pas faire l’objet d’une adaptation normale au travail. On les dits fous ou folles, malades mentaux, inadapt.ées, créatifs.ves, irresponsables, incapables d’assurer les transactions opérantes de la vie sociale ; c’est toujours en fait le résultat du grippage du système social, familial et linguistique ; des résidus mal formés, une erreur vivante et sociale qu’un combo de psychologie populaire violente et de contraintes économiques et juridiques va isoler pleinement.

Comment enchaîner ces êtres aux frontières, ces libres langages, ces sujets sans objets autres que les leurs ? Dans ce paysage social et économique fait d’interfaces multiples et de commandes complexes sur des machines, les vivants perdent la latéralité des corps physiques, la coprésence des sensibles, la perception des détails, l’expérience de la vision juste dans leurs relations. Comment faire pour qu’ils obéissent, fabriquent et s’adaptent aux ordres, que leurs esprits et leurs sensibilités censurés tombent dans un oubli massif comme instrument de contrôle politique ultime des corps (par la sexualité harassante, le sport extrême, le fantasme et le rêve colonisés par l’économie prédatrice) ? Dans ce monde tissé en signes, nos existences ont potentiellement des refuges de bonté ou des échappées belles qui contiennent l’espérance de formes esthétiques, poétiques et politiques, plus à même de lier la compréhension de l’autre à sa propre liberté intérieure.


Fragments d’un monde détruit – 64

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