Vidéo-drama

« Seigneur, je te le dis,
je suis sans but, ici
en Terre sainte,
Mes mains se désolent dans cette
éclatante lumière du soleil.
Elles vont et viennent le long du rivage de la mer Morte
pour un homme âgé de trente ans.
Allons Seigneur. Donne moi l’absolution.
J’entends trop tard que le film tourne,
enregistrant tout.
Je regarde la caméra.
Mon sourire se mue en sel. Le sel
sur lequel je me tiens. »

Raymond Carver, « Transformation » in « Poésie » p.372-373, Édition de l’Olivier, 2015.

La sorte d’alcool vitreux et écœurant que l’on verse,
dans les verres des téléviseurs, en continu, polis par des regards obliques,
que l’on avale saouls au fond des cellules pleines de faux-hasards,
les doubles aphones qui s’encastrent des vitres,
ne répondent plus jamais à ce qui les appellent,
dans les places anonymes d’un grand orchestre inconnu,

et leur projet de Tycoon effarant ressemble à ces délicats nuages,
qui balayent le ciel, tous différents et uniques,
tellement similaires, fuyants ou humides,
des murs d’eaux glacés, devenues vases bien solides,
ont modelés leurs visages propres et leurs yeux,

dans la cité des ciels digitaux-mécaniques,
s’ébrouent des tribus de créatures faméliques,
branchés sur les câbles kilométriques du réseau,
les vêtements à même la peau et remplis d’écrans,
l’appareil grésillant épucé dans l’oreille,
l’œil multicolore, ce globule augmenté qui s’oriente,

dans le champ gris uniforme des appartements,
traînent des milliards d’écrans aux habits de plastiques,
ces lumières vives qu’ouvrent les pupilles dilatées,
ce ciel bleu d’artifices et leur musique qui apaise,
et fait danser les corps du matin au soir,

Dans les vieux postes TV qui trônent dans leurs caves,
le maquillage des clowns tristes fond lentement,
tout ce blanc neigeux au goût poudré, délicieux,
et ce qui survit là bien après, ressemble à une grande et lâche méprise,
l’impossible dialogue de sourds, l’orage dans tes yeux,

rien ne résiste au temps d’une vie qui passe,
surtout pas les âmes changeantes, les trompeuses,
qui réagissent et brillent derrière ces glaces mutiques et froides,
et s’emportent en voletant des ailes légères et gracieuses,
pour papillonner là où bon leur semble,

des larmes digits ont coulées sur leurs plaies,
dans cette chair asservie, des figures entrouvertes,
la direction mouvante des milles caméras,
les viseurs et les sujets en lignes d’attaques,
réagissent à l’horizon des marchés de sons et d’images,

Et l’ombre du soleil digital qui avale leurs mémoires,
penchés sur les milliards de phones-sceptres,
là où nous sommes otages, spectacles et obstacles,
grandit à la manière d’une grande Humanité,
une lente et insidieuse musique de l’industrie,
avec tout son rythme vital ; l’argent, le sang et la guerre,

le temps jeté, inutile, disparu, par le rêve du grand oubli,
de l’instant féroce, de la pulsion seule, assouvie et battante,
qui fait tressauter les langages, et l’œil du faux-monde cyclope,
tout cela n’est pas sérieux, mon amie, mon amour,
mais bouleversant, dérisoire et vain …

Tout cela fait peur, ces silhouettes vacillantes aux frontières,
prises dans cet orage magnétique, ce vacarme numérique,
les essaims de citoyens muets, travaillent et butinent,
pour longtemps jouir de leurs organes et faire leur miel douceâtre,
de toutes situations, de toutes occasions, saisies,

et la rage des rêveurs et rêveuses prise dans ces cages complexes,
ces neuro-sphères multiples qui simulent toutes leurs envies,
laissant épuisés et repus ces homos-ludens,
dans les vidéos-drames et autres self-service de l’image,
quand tu fait défiler ces contenus par ton pouce-index devenu fou,
l’image et le son font vibrer tes nerfs.
Prie pour trouver une nouvelle vitesse,
épouse le temps du monde ou sois seul.e avec eux …

MP – 12052023

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