Le grand Nihil

La possibilité technique de réduire les fonctions, et les normes liées à la communication sociale pour en faire des dispositions spécifiques des organismes individuels permet le masquage d’une réalité sociale, spirituelle et la redirection des gestes humains dans une inter-communication sociale finalisée par une économie de gestion cognitive de capacités. Cette vue aveugle sur nos rituels de communication qui font société (servir, aimer, comprendre, obéir à et écouter une parole et des gestes étrangers aux siens) accompagne une négation de la partie créative et originale des humanités au bénéfice du contrôle pur des gestes de corps-communicants individuels.

Cette réalité sociale et éthique qui consiste en l’import réussi d’un processus de communication sociale dans l’individualité permet la construction du soi par le dialogue continu entre le « je » créateur et le « moi » social et encadrant. Ainsi la constitution du social humain passe par une antériorité du social sur l’individuel et la lutte contre une forme de réductionnisme qui fait de l’organe cerveau ou du système nerveux, un lieu de production de capacités de communication. La profondeur de cette question philosophique de ce qui est nié dans une interprétation biologique pure et exclusive de la communication normative découle de l’absence de considération pour le contexte, le phénomène social et la normativité par le langage et l’absence de considération pour le rapport situé à l’autre dans la société.

La réduction ou l’aplatissement du sens des mots-signes sur un organe-cerveau ou bien sur le système nerveux central aboutit à un appauvrissement du sens symbolique et à un manque de normativité pourtant essentielle à la bonne compréhension humaine et aux implications des règles dans la forme de communication étudiée. Ainsi la différence que nous cherchons chez l’autre par le désir insatiable d’une rencontre est orienté dans cette interprétation matérialiste dure vers un faisceau de stimuli capté par un corps vivant et situé dans un échange social ou une interactivité socialisante. La possibilité que des corps mis en contact ressort une activité de socialisation et d’éthicisation de nos liens vivants est une possibilité d’abord largement politique qui ré-ouvre la compréhension de soi avec le sens que nos autres donnent à nos interactions.

Ainsi la conscience de soi, la tranquille lucidité sur soi et son existence d’être vivant, libre, désirant ou aimant n’a lieu que parce qu’autrui nous regarde dans sa vie propre en faisant de nos gestes, nos attitudes, nos émotions, des signes-indices d’un processus de sémiotisation du mental humain qui nous sort du matérialisme réductionniste ou d’un idéalisme irréel. Nous sommes plongés dans un monde de signes et de formes qui nous font êtres vivants, désirant, tournés vers les autres et les choses. En l’absence d’un autre, quel qu’il soit, objet ou esprit, notre existence est vouée à la disparition par nos liens rompus, nos symboles qui ne trouvent aucun espace, ni temps, de percussion, de partages et de significations.

Si l’expérience du contact avec un corps étranger, n’évoque aucune forme de communications qui relient nos gestes aux siens, si par malheur, la violence d’un traumatisme a tuée la possibilité même de l’accueil de l’impression de notre corps chez autrui, alors il reste cette ouverture qui est comme une forclusion de soi dans un autre qui s’est évanoui. L’expérience de la douleur psychique comme l’impact de la violence interpersonnelle revêtent des formes d’actions et d’impressions particulières, qui emmènent nos mots, nos attitudes, nos signes vers des terres nouvelles.

Quand je reconnais la souffrance d’autrui, je n’ai pas un savoir particulier quand à sa douleur en propre, mais je comprend autrui dans l’arrière-plan de sa propre vie , de ses expériences et de son malheur. Réduire l’autre vivant à sa douleur pure comme somme organique de symptômes, revient ainsi à accompagner ce mouvement techniciste du rien, cette réduction de l’être vivant à une capacité organique pure isolée, une sorte d’anatomie sans âmes, ni reliefs corporels, un monde de techniques étroit, relativement à tout un monde sensible plus large, (la douleur psychique et son histoire, ses modes d’incarnations, la reconnaissance des différences de mots-signes la caractérisant, le contact de perceptions différentes quand à un même événement provoquant le trauma, toute cette obéissance aimante, soumise à la haute perfection d’un réel, jamais complètement atteinte ..)

Fragments d’un monde détruit – 63

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