L’empire du faux

« Le résultat du conditionning, de l’adaptation parfaite, est l’intériorisation et l’acceptation de la pression et de la contrainte sociales bien au delà de toute éthique protestante ; les hommes se résignent à aimer ce qu’ils doivent faire sans même savoir qu’ils se résignent. »

Theodor W. Adorno, « Aldous Huxley et l’utopie» in « Prismes : critique de la culture et de la société », p.119, [1955], Traduit de l’allemand par Geneviève et Rainer Rochlitz, Payot, 2010.

The War Art of Paul Nash (1917–1944). The Mule Track, 1918.

Regarde les, tous ces métamorphes ; outils, formes et supports,
ceux qui glacent le sang et exploitent la douleur de nos champs,
toute cette étendue de nulle part, grises et mouvantes,
symboles à l’oreille trouée de fils et d’électricité,
leur onde de vibration jaune-noire et fuyante,
tout ces amas de techniques installées aux gestes, calibrés et prévus,

le programme alerte, achève, conditionne, et répète à l’envie,
ordre et contre-ordre, pour dresser la nulle obéissance,
à la requête et au prompt glacial, des ingénieur.es,
des neurosphères creusées dans cette enveloppe virtuelle,
qui recouvre d’un glacis blanc, toutes les cités nouvelles,
les corporations mutiques d’une terre abandonnée,

Pour lesquelles, des actes-objets à la surface chromée,
simulent des souvenirs d’artifices, des accrocs-rêves,
font partie des projets de vie utiles et rentables,
et appellent l’exercice des cruels tribus de comptables,
qui calculent le temps d’existence en fonction du résultat,
l’exploitation des corps vivants, est à son maximum.

Et les frontières de ces vivants deviennent floues, lâches,
on les traverse dans la violence mécanique et froide,
à l’aide de systèmes, de stratégies mûries en silence,
au pied d’un mur rempli d’étoiles, au cœur des réseaux,
j’alimente brique par brique, cellule par cellule, bouche par bouche,
la prison de signes, globale, la nécro-économie des traces,

La vie ici, désintégrée et reconstituée, adaptée et mutante,
a perdu son sel, la grâce du présent et la coloration des désirs,
l’exécution des formes sur les chaînes de montages,
où symboles et images sont produits sans arrêts,
rien ne meurt, rien ne s’arrête, mais le flot continu,
des visions d’automates aveugles, grises et sans fonds,

est avalé en silence, sans heurts, ni interruption,
par l’immense filet de sons, d’images et de signes,
Chromatique du néant, réflexes et codes-barres,
sont les vieux instruments agiles du pouvoir,
et leur esthétique de supermarchés, est laide et uniforme,
elle fait couler les couleurs de nos yeux tristes
tout ce ciel de l’âme figé dans sa morne sidération.

Quand personne ne te regarde dans les faces du monde,
quand seuls les gestes comptent dans le furieux magasin,
des simulations droites, ordonnées, remplissent et occupent,
les plages de temps mornes, vieillies, sans soleil,
Ah ton occupation de tyran est précieuse comme un trésor de guerre,
elle est le fruit d’un contrat, et d’une pensée morte d’ordinateurs,

Réglées comme un calcul sinistre, les probabilités d’événements,
par leurs occurrences prévues, deviennent la norme,
de cette production de bruits, de gesticulations affreuses,
de discours et d’images construits comme des sculptures,
glacées et creuses, au contact desquelles, on s’épouvante.
Elles ne font rien mais réagissent à la commande et au signal.

Et ce masque du rien efface les traits des visages,
il recouvre d’un tracé blanc, uniforme, et prévisible,
les expressifs les plus forts, les plus incarnant,
douleur, peur, joie, tristesse ont été supprimés,
et reconnaître un autre vivant dans la blessure de sa chair,
est devenu impossible, honteux ou illusoire.

MP – 05052023

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