Télévision-Exécution

La sidération d’une mise en scène des Talks-shows qui prétend à l’authenticité, l’absence de probité, et la promotion de l’immédiat et du clash, caractérisent la Trash-TV, en tant qu’elle domine un spectre multi-formes de réactions collectives dont l’activité de quasi-désinformation aide à la régression profonde des conduites quotidiennes et des activités politiques des groupes sociaux. Se moquer du temps long, de la réflexion et de la délibération difficiles, d’une décision politique pour promouvoir tout l’inverse ; la vulgarité, le grégaire, la quick-think, et l’identification de boucs émissaires, qui entraînent confusion sur confusion, revient à rendre plus ardue l’éducation des jeunes esprits, fragiliser les possibilités de changement collectives, rendre plus difficiles les capacités de délibération de nos démocraties et la conduite d’enquêtes sociales utiles au destin d’une collectivité. Les pseudo-débats non-libres de chaînes droitières et de journaux imbéciles (C-News, C8, Valeurs actuelles …) consistent en une série d’invectives, d’hallucinations éditoriales, et de sketchs consternants de bêtises, de connivences, d’œil complice et d’entre-sois.

Les pratiques qui vont de l’identification de cibles médiatiques fortes – capables de mobiliser l’opinion publique, de faire augmenter les scores d’audimat de l’info-guerres comme de faire de l’argent massivement – jusqu’aux simulations d’aveux soit disant secrets et intimes mais orchestrées dans la machine de guerre médiatique fabriquent une série d’obstacles solides à la juste appréhension de la réalité. La multiplication de bulles de filtrage qui enveloppent le téléspectateur, le lecteur ou l’internaute accroc aux réseaux sociaux et les confortent dans leurs choix culturels et sociaux permet peut-être de fragmenter par la violence psychique un univers symbolique commun. Cette pulvérisation de l’espace publique remarquable de la société obstaculaire, a pour effet de rendre possibles des vies politiques parallèles, qui jamais ne se rencontreront et qui si elles le font lors d’événements collectifs majeurs (campagnes électorales ou compétitions sportives par exemple), le feront sur le mode de l’insulte, de la violence et du dénigrement faute d’avoir pu prendre le temps de l’écoute et de la coopération.

Comment libérer l’individu consommateur lambda de programmes construits autour de l’idée-force voulue par les concepteurs du Talk-show ? Quelle est cette force de pénétration des images, du son, et des actes de parole empêchés, contrôlés par ces animateurs.trices du néant ? S’il semble que ce monde ancien peut disparaître dans un futur proche en raison d’une capacité d’action collective plus forte, c’est d’abord, par ce qu’il va être et qu’il est déjà percuté par des médiums télévisuels nouveaux comme les séries ou les podcasts qui parviennent à prendre en charge les questions politiques ordinaires qui nous concernent, et les questions écologiques, sociales et dramatiques majeures pour la survie de notre temps d’espèce. Ces enjeux du présent contrôlent et retournent l’attention du spectacle-obstacle, le désintègre dans un nouveau regard collectif porté sur notre vie même, ses vulnérabilités et sa beauté en danger.

Nous devons alors remercier tous.tes ces militant.es politiques et ces artistes créateur.trices de formats nouveaux, de scénarios originaux, d’intrigues morales, d’arrières-plans et de personnages qui agissent pour remobiliser l’attention captive des masses malgré le filtrage intensif et le miroir déformant des médias droitiers, réactionnaires et conservateurs dont les capacités d’occulter ou de minimiser voire falsifier (pensons au changement climatique, aux populations racisées ou aux délires dangereux des anti-wokes aux États-Unis et en Europe) des sujets si importants sont déterminantes d’un nouveau rapport de formes esthétiques. Pensons ainsi aux meilleures séries politiques ou sécuritaires actuelles comme « Borgen » (2010), « Homeland » (2011), ou « The Americans » (2013) qui nous montrent des personnages en face de choix moraux difficiles et dont il est possible d’accompagner y compris affectivement l’évolution longue au fil des épisodes.

En effet, c’est bien aussi dans l’esthétique fonctionnelle du médium (à quel élément du dispositif médiatique correspond quel besoin du consommateur-acteur?) ajusté aux programmes de financement d’un canal technique ou d’une chaîne de communications, que nous retrouvons les traits saillants du style de composition d’un univers symbolique fermé, autoritaire et dangereux. Les talk-shows modernes ressemblent à ces mini-séquences d’épouvantes réglées au millimètres par une régie publicitaire, dans lesquelles pour survivre le ou la journaliste-animateur.trice de pastilles humoristiques doit impacter à mort l’audience en moins de trois minutes sous peine d’être licencié.e la semaine suivante. Toute cette absence des traits moraux et cet aplatissement des figures de la mémoire collective dans la vitre affreuse du média-trash, dégradent le regard critique et promeuvent la bêtise crasse, l’entre soi grégaire et la haine de la réflexion – cette misologie qui fait le lit du fascisme.

On révérait d’une machine à détruire ce genre du Talk-show réactionnaire, auxquelles sont attachés des bataillons de spectateurs.trices zombies, accrochés au présentateur.trice prompt et à la performance d’une parole-circuit, une parole formatée au format-cible convenu de la TV-Garbage ; ces telé-spectateur.trice survivant.es dans des mondes parallèles, étroits, rances, minuscules et qui payent joyeusement de leurs temps de cerveau disponibles pour la bonne tenue de ce vaniteux spectacle. L’émotion forcée ou factice qui dégouline, l’instinct de création malade qui fabrique des discours-copies sur le même modèle de simili-reconnaissance ultra-usité [l’invité.e dit toujours « moi je, je suis essentiel.le à ta vie de téléspectateur.trice, ma différence authentique s’impose, partout, tout le temps et à tous, je vaut bien ton regard, ta présence, voici mon égo-drame, qui vaut tout l’or du monde-spectacle »] et surtout le débit de paroles à la mitraille, l’exécution de gestes programmés, qui saoulent et endort, anesthésient les souffrances vécues dans un monde économique et social trop dur à vivre pour tout le monde. Il faut voir évoluer ces sphères médiatiques délirantes où se produisent ces plateaux Télé d’invités proto-typés pour déclencher la réaction attendue, pour constater le gâchis humain formidable, l’absence d’esprit critique, et la pensée marquée par l’univocité d’une seule machine à occulter, à séparer et à soumettre.

Faire d’une politique de l’expression dans ces formes médiatiques contemporaines qui mixent les TV traditionnelles, les plates-formes de diffusion de séries, aux réseaux sociaux et aux sites et portails d’informations, une sorte de contrôle ou de libération sur et de l’expression de soi est sans doute le nœud saillant ou l’inquiétude liée à une rupture possible avec ce monde de l’obstacle, de la violence et de l’inutilité permanentes de l’info-divertissement. Car si la politique comme mise en œuvre des interactions collectives et institutionnelles, mise en scènes des voix ordinaires dans l’espace publique peut fabriquer le psychisme d’une société ; l’expression sociale, l’intentionnalité des groupes humains et l’émotion collective par les attitudes appropriées aux événements, elle doit le faire dans le croisement de perspectives critiques actuelles, en utilisant les bons médiums et la bonne Télévision, (livres, cinéma, théâtre ou séries …) et en ne cédant jamais aux vagues liquéfiantes, mortifères, des animateurs-princes du vide, du faux et de l’insulte qui monopolisent les studios d’enregistrement d’émissions.


Fragments d’un monde détruit – 62

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