L’instinct malade

Le style de contrôle d’une pseudo-société néolibérale ou autoritaire d’atomes-individus isolés loin de toutes activités réelles de coopération consiste aussi à travailler au corps partout et à tout moment la satisfaction organique et instinctuelle de l’individu-consommateur. Le maximum de stimulation organisé par les acteurs économiques ou politiques dans une sorte de supermarché de l’expression authentique, va conduire l’instinct de survie vers une même négation de l’autre et du réel organique et vulnérable au bénéfice de ce dont je peux jouir moi, au travers des expressions de mes instincts, dans les prochaines heures (gratifications, alcool, drogues, sexualités). En somme ce qui est prévu, là par les sciences du contrôle et de la décision publique est la participation joyeuse et programmée des individualités aux directions d’agir hyper-fiables des groupes dominants. Chacun, chacune, considéré.e comme indispensable à la bonne poursuite de l’œuvre collective (entreprise, parti politique, administration, association) est un acteur ou une actrice de la reproduction fiable d’une technique de domination naturelle car fondée sur la maîtrise sociale et politique bien organisée de la satisfaction de l’instinct.

La souffrance organique liée à ces instincts commandés, dirigés ou refoulés, provient d’une sorte de faiblesse politique du corps social, un même déni de nos capacités à nous voir, nous sentir et nous comprendre par cette économie de la pulsion, cette production de pures réactions mise en formes de manière autoritaire. Sexualité libre, morale imbécile, et domination politique, font tous les trois le travail conflictuel continu d’une transformation des situations de rencontres ordinaires, là où des corps peuvent se contacter, s’apprécier et se retrouver. L’instinct du plaisir est d’abord orienté égoïstement vers la satisfaction d’un pseudo-soi et n’apparaît jamais faute d’une politique sociale et de coopération que comme un outil de commande et de maîtrise de la psyché individuelle au travail. L’instinct de mort est comme un revers de la dimension du vivant ; là pour accompagner cette tension fatigante vers un état enfin inerte, égal, satisfaisant car sans autres que soi et son sommeil ultime et rêvé. Car la double dimension des pulsions de mort et de plaisir travaille nos corps, tous les jours et toutes les nuits dans nos rêves mêmes, irriguant les matières oniriques en servant les intérêts d’une classe sociale et économique dominante.

Ces techniques multiples de contrôle des organismes utilisent les psychés et les corps comme des instruments psychologiques et politiques purs et pratiques, adaptés à la logique d’exploitation économique capitaliste ; l’effort, la tension démentielle du corps vers son activité rémunérée, la recherche de partenaires utiles au bon fonctionnement d’une machine à gouverner, d’un projet, ou d’un groupe, (société privée, famille, administration ou association) assurent à la société de contrôle sa pérennité et lui fournit ses principes naturels de subsistance. Quand faire l’amour devient une partie de gestes prévus, exécutables et réduite à un assemblage mécanique de mouvements, pour une stratégie globale de rationalisation de la pulsion, il faut se demander dans quelles mesures, nous hommes, adolescent.es, femmes, nous sommes en capacité de résister à cette sorte de pression sociale extérieure par l’expression de désirs naturels et nouveaux.

Le recours à l’exil social, spirituel, érotique ou politique, peut rendre possible la création d’espaces-temps différents, situés hors du monde capitaliste étroit en même temps que soigner ces maladies du contrôle et de la transparence que sont la réduction de l’être humain sensible à un faisceau d’instincts organiques capitalisables, prévus ou programmés. Cette technologie du psycho-politique fait de l’âme ou de l’énergie créatrice, une image-schématique, figée dans un amas de types moraux ou sociaux acceptables et calibrés pour mieux vivre en société. Ainsi, des techniques de séduction pour les hommes réduits à des sortes d’alpha-prêtres vont réduire le corps des femmes à des objets de conquêtes, de craintes ou de soumissions, selon le régime politique de contrôle, (capitaliste autoritaire, ou théocratique répressif). Et cette réduction violente de la différence subjective à un modèle essentialiste et exclusif des corps fait partie aussi d’une consommation mondiale massive d’une pornographie violente et de mauvaise qualité qui exclut l’imprévisibilité du désir, la sensibilité indirecte aux formes des corps humains et à l’érotisme de la langue, de l’esprit, des gestes et des attitudes.

L’expérience du contact entre êtres sensibles ne peut s’appauvrir, par une réduction du toucher sensible par les mots, les sons, l’image ou la peau, à une série optimale de séquences ou de visionnage brut autocentrée et exclusif, de corps-objets calibrés suivant des algorithmes de sélection qui font des assemblages mécaniques de mots-clés et de scénettes risibles, les plus excitants, les plus consommables, les seules scènes ultimes d’une décharge de l’excitation pulsionnelle.

Car l’expérience du contact est l’expérience majeure en communication, elle mobilise l’acte dans toutes ses dimensions mêlées ; impulsion, perception, manipulation et consommation. En même temps qu’elle permet par la perception du visage, la lumière des regards, les gestes infiniment riches, variables, la reconnaissance de l’altérité radicale, elle ré-ouvre un futur d’interactions et de projets. Voir l’attitude d’un.e autre que soi, par l’effet de l’émotion qu’elle soit primitive ou complexe, (la joie, la pitié, l’amour, la sympathie, la crainte ..) c’est retrouver notre fonds communs de réactions humaines et refaire en un instant et à tout moment possible, les liens sociaux qui constituent le monde dans lequel nous vivons.

Fragments d’un monde détruit – 58

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