La fin des jours

« Prends-moi, moniale, en tes ténèbres,
Vous montagnes froides et bleues !
Saigne la rosée de ténèbres ;
Croix dressée dans l’éclat des astres.

Brisés pourpres bouche et mensonge,
Dans la froide chambre vétuste ;
Brille encore un rire, jeu d’or,
Dernière sonnerie de cloches.


Nuage lunaire ! Noirâtres tombent
Des fruits sauvages dans la nuit
Et notre espace devient tombe
Et notre vie terrestre, rêve. »

Georg Trakl, « Abandon à la nuit » in « Poèmes publiés dans le « Brenner », 1914-1915 », p.313, Traduction de Jacques Legrand, Présentation d’Adrien Finck, Aubier, 1993.

La forêt immobile, traversée d’ombres, de feuillages,
de sentiers rares et lumineux,
Et la main gantée, mouillée d’une rosée pâle,
liquide, a plongé dans la terre,
Le regard haut versé dans le soleil mauve, s’est soudain figé,
Et l’illusion de la grandeur nous fait êtres végétaux, plantes ou arbres,

Le mutisme de la pierre, le son grave et fluide, d’une
sinueuse rivière d’argent,
qui se faufile au travers des branches nues,
aux surfaces humides et froides,
La frondaison partout et les rayons de lune obliques,
qui traversent les zones malléables des cerveaux …
Il reste la créature stupéfaite, tapie dans la demeure, rouge et or,

celle qui marche toute seule, avec le faux visage
portant la blessure et le sang,
celle qui s’endort aux bruits mousseux du crépuscule,
tombant dans la sombre forêt,
Son rêve est profond, baigné des lumières, du sel,
et des châtiments,
des dieux courroucés, et des péchés brûlants, qui battent
dans ses veines,

Privé enfin d’alertes, de systèmes froids, de temps calibrés,
la créature s’est retirée, seule, dans une ombre,
et traîne un corps ultime, fatigué, où remuent des souvenirs,
et des images en poussières brisées,
Sa nourriture est faite de morceaux de ciels liquides,
qui grandissent au fond des ventres,
des femmes précieuses, aux tuniques noires et blanches,
Au contact sensible, les spectres des jours fuyants,
de la ville inerte, l’obsèdent,

Sont chant limpide est monté par un vaste silence
et sa blancheur de nacre est devenue glaces et neiges,
Tout autour d’eux, leur monde honni s’évapore,
et le temps s’est durci en éternité,
Ce qu’elle boit, c’est un liquide vide, neutre,
des cocktails d’atomes durs et coupants,
Dans sa demeure tapie dans l’obscure forêt,
plus rien n’existe.

Ses poumons de carbone,
sont habillés d’une légère soie grise,
et sa respiration par vagues, s’épuise,
Le vêtement que cet ange noir, revêt pour sortir,
et respirer avide, par le souffle,
de celle qui jette les voiles d’illusion,
habille toutes choses, cruelles et douces.
La dernière peau mouvante, goûtée, sentie, caressée,
n’est plus qu’un lointain souvenir.

Mort, quel est ton Empire, ton monde irrespirable,
celui qui glace, pétrifie et immobilise le vivant ?
Quelle est cette trace que tu ôtes des figures,
ce mouvement d’étoiles que soudain tu retires ?
Quand toutes les solitudes frayent dans la vitre du ciel,
le soleil fuyant, et l’expression évanouit,
et que plus rien ne nous regarde,
œil, bouches, mains, horriblement figés.

MP – 30122022

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