Le visage effacé

« Devant le visage, je ne reste pas simplement là à le contempler, je lui réponds, Le Dire est une manière de saluer autrui, mais saluer autrui, c’est déjà répondre de lui. Il est difficile de se taire en présence de quelqu’un ; cette difficulté a son fondement ultime dans cette signification propre du Dire, quel que soit le Dit. Il faut parler de quelque chose, de la pluie et du beau temps, peu importe, mais parler, répondre à lui et déjà répondre de lui.»

Emmanuel Levinas, « Éthique et infini », p.82-83, Poche biblio, 1982.

Il n’y a plus de regards, ni d’expressions au fond de la chair vide,
juste une peau grise, cendreuse et une absence de traits.
Le temps a fait son œuvre diabolique,
monté sur des machines à ressort froides, et belles.
Il tue chaque minute dans un nuage de ciel, et de terre,

L’absolue et gracieuse distance n’est plus qu’un contact vitreux,
une sorte de compte à rebours égrené d’une voix métallique,
et la vie s’échappe par des battements de plus en plus ténus.
Le corps informe est allongé sans force, ni mouvements,
Il ressemble au fantôme du vieil homme à s’y méprendre.

Cette pâte blanche plus bien en face, à peine portée,
tenue si fragile par des fils de sang et de nerfs,
recouvre cet amas d’émotions et de volontés détruites.
Que faire de toi mon vieil ami, mon ami de toujours?
Toi dont le regard-blessure saigne à minuit,
des larmes d’infini bleues et noires.

Que faire de toi sinon la guerre future et le souvenir,
écrits précisément sur cette partition pour l’ailleurs,
cette symphonie pour l’étranger, absurde et mélancolique,
constituée d’une assemblée d’eaux et de feux mêlés ;
cette ligne de guerre joyeuse, cette mécanique des forces.

Quand tu pars si loin et ne reviens jamais,
De quel souvenir de nous le monde est-il fait ?
La trace sur le sable recouverte d’eaux froides,
a laissé dans les souvenirs vagues, un trouble,
une lumière qui brille dans la profonde nuit,

L’affaissement du rythme, du tonus vital,
travaille en coulisse pour retirer tes gestes,
de tous les systèmes d’objets ainsi faits dans l’action.
D’être là, au présent, dans cette foultitude de choses,
cette merveille du disponible attrapé, conduit et jeté,

Nous qui sommes devenus des spectres,
nous qui hantons la face des monstres,
qui forme l’obscurité dans une mer si profonde,
l’effacement de tous les soleils,
le monolithe noir disposé partout, qui irradie

la fin de la présence, du passé et du futur,
le sel de tous les oublis
et la fin de toutes formes d’expression,
versé sur les plaies de la terre et du sable.
Cette blancheur liquide, étale, qui blesse la mémoire.

MP – 08072022

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