Langage de la domination

La langue comme produit social fabriqué et parole ou aptitude individuelle incarne des contenus délivrés dans une forme de communication et de représentation des pouvoirs. C’est dans le magma des forces symboliques actuelles qu’opèrent des stratégies d’enclave, et d’isolement des oppositions par l’utilisation de complexes de mots-signes, ou d’expressions-vedettes bien accrocheuses. Ce qui est visé toujours est l’adaptation des forces de refus potentiel à des formes de communication autoritaires, univoques, uniques, car complètement coupées de la réalité sociale. Celles et ceux qui veulent s’opposer sont effacés de la conscience collective médiatique, par l’autoritarisme d’un discours « gadget » qui « imprime » ses empreintes psychiques et sémantiques sur le flux des informations de masse. Des mondes parallèles « communiquent », « échangent » de l’information, prétendent détenir toute la solution des problèmes et ne se rencontrent jamais.

Si les pires cultures de l’entre-soi coexistent dans le spectre des mouvements politiques, c’est aussi parce que la langue du politique ressemble de plus en plus à un langage d’expertise désincarné, uniforme, loin de toutes les expressions de vies concrètes, ordinaires. Fondu dans ce magma fait d’un flux continu d’informations, le citoyen spectateur est pénétré d’un étrange sentiment de dépossession de ses propres forces, volontés, libertés et initiatives. Dans la technologie politique dite « obstaculaire » qui mélange, dans l’information « top down » (descendante) et l’information « bottom-up » (remontante), le spectacle vain, obsolète immédiatement, inutile, des managers-experts, et l’obstacle inconscient d’une parole jamais devenue sienne ; la maîtrise du langage est la maîtrise d’un pouvoir techno-administratif centralisé et médiatique.

La parole du discours politique vidée de ses effets performatifs circule ainsi en boucle d’auto-adressage permanent ; le même effet hypnotique est recherché par la gestion des violences de masse, la production des figures d’opposants factices, ou des idiots utiles. S’informer demande alors la mise au point d’une stratégie de diversification des sources et des styles de langage, « pure player », quotidiens, news-magazines, essais, romans… Lutter contre la forme de communication autoritaire demande ainsi des exercices de lecture et d’interprétation continues des médias indépendants. D’autant plus que « l’infotainment » généralisé et son relativisme violent ainsi que la diffusion d’informations en continu sur tous les réseaux numériques modifie la valeur de l’information – sa rareté – et font baisser le niveau de vigilance des publics quant aux dimensions du vrai et du faux.

Aveugles à la détresse sociale fantastique, à l’appauvrissement généralisé des masses des vivants, à la destruction organisée de leur milieu vital, les techniciens de l’expertise clefs en main, produisent du contenu « idiot » (rapports, enquête, cahiers…) vide de toute relation aux expériences vécues et à l’histoire des citoyens. Dans ces conditions d’élaboration idéologique d’un régime de discours dit « exact » qui jette un voile sur la réalité, et confisque par l’autorité de l’administration la puissance performative de l’acte de parole, la désobéissance civile est un levier de pression pour mobiliser le mouvement social, et construire le changement politique et économique. Le bruit de fond de la forme communicante ne doit pas occuper tout l’espace temps d’un réseau de médiums rendus disponibles aux messages multiples, formatés, envoyés par le centre « managérial » du pouvoir.

Plus qu’une simple domination symbolique, il s’agit pour le néolibéralisme autoritaire, de justifier sa légitimité idéologique unique en rentrant dans les esprits des citoyens, en dressant leurs corps. Au travers du maniement expert des signes (étiquettes, métaphores, opposition, analogie, comparaison …), la rhétorique de la puissance permet de fabriquer le monde que nous percevons. Ainsi, il faut toujours se demander comment est construit le discours d’une forme de communication donnée, c’est à dire repérer les articulations, les dynamiques internes, le jeu de comparaisons, et ce rapport de présence / distance instauré par le discours vis à vis du réel. Nous sommes plongés dans un monde de relations-signes préfabriqués, et nous ne sortons de ce monde que par « une vue de côté » ; une perception latérale ou oblique des événements.


Fragments d’un monde détruit – 20

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