L’émigration intérieure

« Il n’a pas de fond ce vide,
qu’ouvre la saison nouvelle,
soumise à la force inconnue
qui harcèle la raison,

quand il libère des pulsions animales
éveillées aux espaces nouveaux.
Alors que nous nous sentions, un peu
nécessaires, comme rassasiés,

Il a suffi de cette aile,
de tiédeur, pour que nous parût
vain tout signal

de notre être encore
inconnu ; et lointain
le vrai temps humain. »

Pier Paolo Pasolini, « Petits Poèmes Nocturnes : 1952-1953 », in « Poèmes de jeunesse et quelques autres », p.131, Préface et choix de Dominique Fernandez, Traduction de Nathalie Castagné et Dominique Fernandez, Gallimard, 1995.

« Interrogé par le monstre-dieu, le prisonnier ne dit plus rien. »

Kasimir Malevitch – Tête de paysan, Collection particulière Cyrille et Jules Naumov, (1911), Saint-Pétersbourg.

A force de justifier l’action sienne, le silence de dieu seul remonte,
l’absence d’autres, la non reconnaissance prise d’oublis et de peurs,
l’espèce de regard vitreux et opaque, de visage flou et de voix muettes,
aux contours neutres et gris, aux langages inertes, transparents,
la demande de justice, abstraite et ultime, et le mors aux dents,
le dessin gravé sur la pierre déposée prés du rivage bleu et mauve,
et qui ne me dit rien, qui ne dit rien à vous, ni à personne …

Je t’écoute toi, – notre vision -, au travers de la feuille et tes filets fantômes, glissants par tous ces autres qui se demandent et tourmentent, l’image de la grève de béton armé, au fond du lieu dit « solitude », les musiques du silence et les nuages humides dans tes yeux, ces formes évolutives, si étranges pendant que tu t’échappes, au loin, aux pieds des soleils noirs de la mélancolie et de l’exil terrestre,
quand tout ce monde de vacarmes, reflue vers l’intérieur, au fond du spectre …

Faire le voyage seul.e, et découper les ponts, brûler les terres anonymes, aller creuser aux refuges tien, les grands mouvements premiers, disperser ses forces anciennes, reprises à l’horizon des maîtres, renverser les mondes affreux, en effet inverse et en eaux étranges …
L’étranger vit seul, au dedans des yeux rouges et noirs, des absurdes visions, chaque flèche de mots-signes dérangés et fixés sur ses lignes, est une pointe ouverte sur l’abîme ; de sangs, de mots et de sens…

Celles et ceux qui t’interrogent seront légions, des meutes aux discours informes, mais rien ne franchit la citadelle ; ses voies d’accès, parsemées d’outrages, et de gardes-fous, des intuitions directes et des sentiments moraux, car ses chemins sont devenus trop complexes, trop abstrus, seuls des visiteurs du dimanche, par hasard, des égaré.es, franchissent les frontières … Les boucliers d’azur, de langages et de pluies ; l’arc-en-chair qui tiennent encore, la femme, l’enfant-signe et l’homme bien-aimés par delà ce monde.

MP – 27022026

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