Une puissance de conformation extérieure est toujours à l’œuvre à l’intérieur de certaines voies de construction d’une administration psychopolitique des vies humaines et des machines en tant que ses membres doivent respecter à tout moments, dans tous lieux, un courant d’idées, de réactions émotionnelles et de sentiments dits moraux et conformes au courant majoritaire ou à la tonalité dominante du spectre décisionnel incarnée de manières multiples par le psycho-pouvoir. Cette émergence d’un milieu de vie contraint pour une forme déployée dans ses limites et ses dynamiques de structures internes accomplit l’imposition d’une même transcendance forte de l’autorité centrale, vis à vis de ses membres assujettit à une sorte de programme psychopolitique de surveillances, d’exclusions et de punitions. Les administrations psychopolitiques des sociétés de contrôle à haute intensité présentes dans les systèmes totalitaires (Chine, Russie, Inde …), – pour un pouvoir autocratique – sont fabriquées en vue d’une étroite adhérence des corps et des âmes comme mouvements orientés, enfermés dans une ligne spectrale invisible qui apparaît ou se déclenche à chacun de ses franchissements volontaires ou involontaires. Ainsi il est très fréquent de saisir par une impression vive et forte, la solidité de l’autorité et du psycho-pouvoir, lors d’une discussion ordinaire entre des protagonistes d’une situation de jeux, qui subitement identifie un enjeu stratégique du maintien du pouvoir et par là exclut la critique ou le jugement différent. La pression sociale, d’invisible, de latente ou de cachée, surgit ainsi soudainement, brutalement, et se manifeste, pleinement expressive, dans la conduite ordinaire du citoyen dite conforme ou difforme, adéquate ou ajustée ou/et marginale ou en écart à la ligne de jugements du pouvoir.
Cette puissance de conformation de l’individu comme renforcement des mécanismes sociaux d’adhésion des groupes humains à un corpus idéologique maintient une certain forme sociale dans un milieu vivant, tout en ressaisissant l’impression vive du pouvoir à chaque ligne de l’architecture psychopolitique franchie ou ignorée par des dissidences. Plus simplement, plus ordinairement, la conformité est un lieu commun en psychologie sociale et une symbolique majeure de l’efficacité d’une application programmatique par un gouvernement qui compte sur l’appui de la masse pour transformer la décision, la diffuser dans tous les lieux du pouvoir (Institutions, Médias, Armées, Partis politiques, Réseaux sociaux). Ici le « modus momentum » – la modalité temporelle de l’action – est toujours une clé importante de l’efficacité d’un pouvoir dont la propagande doit se diffuser par les canaux adaptés, à des moments stratégiques, à l’intérieur de situations de jeux de pression, spécifiques, et en s’appuyant sur le confort du conformisme de masse, la « grégarité » et le nivellement des langages de construction de l’identité du soi. Les archipels de l’Autorité centrale incarnés par des regroupements satellitaires dans un réseau numérique constitué, appuient cette programmatique de la puissance de conformation ; chaque site de pseudo informations pénétré par exemple par le pouvoir impérial russe ou chinois change de nature par le degré de redirection de la décision collective ou de l’orientation critique du site et de ses acteurs, pour rapprocher ceux-ci des vues stratégiques de l’Empire.
La production de la puissance dans une psychopolitique de contrôle et de manipulation, induit ainsi dans les démocraties libérales, la possession de l’intérieur des sites Internet d’un style d’orientation idéologique et d’un style de redirection des interactions distantes/proches, pour reprendre celles-ci comme le fait la pieuvre Mafia par une diffusion lente du pouvoir d’aveuglement, – l’encre noire de la tyrannie – et faire de ces sites des outils périphériques d’allégeances de la politique de la puissance nationale. L’exclusion digitale est ici un des moyens d’incarnation de la puissance par la forme sociale coordonnée et mouvante dans un milieu de vie lui même transformé ; elle se traduit par une progressive invisibilité des acteurs opposant.es du pouvoir, insensibilisation de la masse pour les voix et les corps de ces opposant.es, pour finalement permettre soit leurs suppressions physiques par déportation, soit leurs élimination symboliques par négation de leurs formes d’expressions et de leurs territoires. La peur ici comme toujours dans une tyrannie est une arme décisive de conformation – la faiblesse humaine ou l’acrasie [la faiblesse de la volonté] jouant ici, un rôle social, économique, adéquat et utile pour permettre une homogénéisation des jugements, des corps, des expressions et des sentiments dans la construction aliénante des rapports à soi des individus assujettis à la puissance de conformation. J’ai peur d’être différent.e et par la même de devenir un objet de moqueries, de rejets, d’opprobre et de honte sociale ; je veux être aimé.e par les autres, je veux réussir ma vie, j’ai peur pour ma vie et celle de ma famille ; seul un État fort peut m’apporter la sécurité et le bien-être par ces temps troublés. Ici la droite extrême et l’extrême droite en Europe accomplissent les rêves des pouvoirs totalitaires Russes et Chinois ; la critique du social étatisme, le droit à la ressemblance ou le conformisme légalisé, la haine de la différence et de la liberté individuelle, et en même temps la création du compte social individuel ou l’identification fasciste des individus par l’Etat.
L’indice de pénétration du pouvoir dans le corps humain est alors bien ce conformisme horrible dont les types d’expression correspondent le plus souvent à la facilité et à la lâcheté venues du groupe le plus fort dans la société de contrôle et cette traduction organique et digitale du pouvoir permet à celui-ci de s’exercer partout, dans toutes les strates sociales, à tous les niveaux même les plus intimes du citoyen ; le pouvoir suinte des murs comme le Télécran de « 1984 », il se diffuse dans les réactions primitives de joie, de colère, de crainte ou de haine et manipule les âmes à des fins encore une fois d’homogénéisation et d’uniformité des réactions de masses. Il est cruciale pour l’Empire de lever des adhésions de masse comme on soulève des armées pour faciliter ses politiques d’emprise et d’expansion hors de ses frontières ou à l’intérieur de ses frontières – faire bloc ensemble et fissurer le bloc ennemi. D’où cette impression désespérante du manque de capacités de la démocratie comme forme vivante de jugements et de réactions, à s’opposer à ces régimes totalitaires du fait du libéralisme politique qui maintient une pluralité d’opinions, une liberté d’expression et une sécurité sociale et économique dépendantes d’un régime de normes et de lois, d’une délibération collective et d’un gouvernement et des institutions constitués démocratiquement. Cela montre toute l’importance et le « pharmakon » de la force réglementaire de l’Europe comme puissance normative, influence historique, forme politique et éthique de coopération et de délibération transnationale, malgré ici des mécanismes de décision sans doute encore inadaptés (la faiblesse démocratique, l’absence de présidence unifiée en plus du manque d’intégration politique forte de l’Europe fédérale).
La force contre le droit, le langage de la puissance contre le langage ordinaire, la traque de la dissidence dans les réseaux informatiques, la voix unique ou la voix de son maître, contre la plurivocité des drames internes aux êtres vivants et aux machines, enfin finalement la conformité de masse comme mécanisme du contrôle ultime qui se joue dans le cœur de l’individualité, dans son psychisme même, parce que le psycho-pouvoir se consolide dans chaque corps, chaque âme, chaque décision – même semble t-il la plus éloignée de l’Autorité. L’affrontement de Nations, l’insensibilisation aux souffrances, l’ignorance organisée des transformations climatiques et énergétiques et le rapport de forces semblent tous les quatre plus faciles à mener que la négociation et l’expression du drame humain ; chaque Nation prise dans son repli égoïste a peur de la guerre et de la dévastation conséquente à la guerre. Des vies humaines sont en jeux, et malgré l’exposition de la vie en guerre, la propagande de l’Empire, masque, dissout, impose la faiblesse de volonté, permet à la force de s’exercer en toute impunité. Faire la guerre à l’Empire, mener la guerre électronique et hybride, imposer de lourdes sanctions économiques, transformer les pouvoirs de la règle et de l’adhésion de masses au pouvoir en Russie ou en Chine, mobiliser des forces d’opposition internes, répliquer une guerre informationnelle, d’infiltrations et de concepts, de matériels et de positions, en resituant nos forces dans la logique d’action et de négociation de l’Empire.
Le futur de la paix en Europe est ici directement mis en cause par la Russie au travers de l’Ukraine depuis le 24 février 2022 et depuis avril 2014 et le Donbass.
Fragments d’un monde détruit – 179
