« L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu ;
Il eut la peur de la recherche et des révoltes,
Il chut ; et le voici qui meurt sous les essieux
Et sous les chars en feux des nouvelles récoltes.La ruine s’installe et souffle aux quatres coins
D’où s’acharnent les vents, sur la plaine finie,
Tandis que la cité lui soutire de loin
Ce qui lui reste encor d’ardeur dans l’agonie.L’usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ;
La fumée à flots noirs rase les toits d’église ;
L’esprit de l’homme avance et le soleil couchant
N’est plus l’hostie en or divin qui fertilise. »Émile Verhaeren, « Vers le futur », in « Les villes tentaculaires (1895) » , p. 157, édition présentée par Maurice Piron, Gallimard, 1982.
« Fresque de gare Coulée Verte – Châtenay-Malabry »
Le bruit sourd du matériel roulant,
le son vague des lointains nuages, la nuit,
les portes coulissantes et les portiques,
l’horizon bleu de l’océan, le noir du carbone et du silicium,
quand tu te rends là-bas en traversant le souffle gris,
les fumées des usines rouges et blanches,
les empilements d’automobiles grossières,
qui remontent des rubans d’autoroutes,
toute cette cité de bêton qu’approche chaque fin,
par les masses de corps de fer et d’aimants,
par la lame de l’épée d’argent, Damoclès,
qui découpe le temps en métal obscure,
chaque minute optimisé pour que fonctionne l’Empire,
chaque geste sérialisé et adapté aux productions,
et leurs langues babilles dans les latences et les vecteurs,
exécutent des rapports froids et surdéterminés,
les grands managers du rien auscultent tes résultats,
à la faveur des planeurs automates, des silences néant,
Ils ont des faces creuses, et leurs regards de taupe,
ne voient rien en dehors des rapports de production,
leurs gestes saccadés, leurs cervelles pleines de granulométries,
fabriquent des mondes ailleurs, des paradis d’artefacts,
planifier, mesurer le rapport des charges et des investissements,
Coût/Temps/Effort est l’optimum triple des décisions,
et en dessous traînent, ratatinés les animaux laborans,
travailleurs sur des grands champs sémantiques,
qui alimentent les machines à milles décisions minutes,
Il faut les voir manier le fouet nu-métrique, l’identification large,
cibler la réaction bien conforme, populaire, très adaptée,
chaque compétence est à sa place sur le poste de travail,
cercler les périmètres des activités, avec des tableaux de bords,
piloter et gouverner par les signes, opérer des corps de décisions,
par une grande géométrie étendue aux yeux des machines,
ceux là même qui scannent et voient au travers des corps,
en expulsant toutes volontés siennes, toutes formes de libertés,
Capter l’attention fébrile, soumettre les corps aux plaisirs,
dé-situer l’âme quoi qu’il arrive, l’envoyer battue, aux projections du vide, tous les coins extérieurs – tout l’expressif – enfoncés par l’entreprise, il reste un vaste intérieur, uniforme, massif, métallique, granitique, la voix de son maître, l’univocité muette, la faucheuse de Temps, qui transperce les open-spaces, s’assurent des allégeances, afin de voir les corps pliés devant l’écran, les langues et les mains ouvrières, les regards concentrés et le dressage parfaitement exécuté,
dans des outils virtuels ; logiciels de pointage, tableur vert dégoulinant, générateurs de chiffres, de graphes sans existences ; la mort aux kilomètres.
MP – 15062025
