L’expérience forte d’une obsession quasi-hypnotique exercée par des nuages de verbes, de qualifications, de routines grammaticales, d’articulations serrées par des amalgames ou des schémas linguistiques sur la capacité à agir et penser de soi même et exercer un esprit critique, doit rendre compte de cette couche sémantique terriblement solide, dure et profonde, qui empêche de décrire les faits ou de voir des phénomènes sensibles immédiatement disponibles. L’effet de masquage idéologique a pour enjeux et généalogie critique, le contrôle psycho-politique des corps, des psychés digitales [le style d’expression de l’esprit par des lettres-digits] et des accords de jugements afin de consolider une certaine direction de conduites, établir un horizon désirable pour l’action collective – maîtriser les réactions des corps et faire bon usage de l’humain. La figure du gestionnaire ou du manager de ressources humaines exploitables qui gère les affects, les intentions ou vouloir dire, les capacités d’expression des individus est ici centrale ; l’idéodrame politique du manager correspond à une adaptation mutuelle, forcée, dite naturelle, logique ou nécessaire d’un organisme et d’un milieu vivant. Et l’ensemble des techniques rhétoriques de persuasion des masses renvoient là aux armes linguistiques des idéologues dont la violence d’impression sur les corps contrastent avec l’expression de la Vie : la puissance et la dangerosité de la Vie.
Comment percer cette couche sémantique, cette profondeur sinueuse et aveuglante, qui masque de manière parfois terrifiante – par une âme devenue la prison des corps comme la décrit Michel Foucault dans le premier chapitre de « Surveiller et punir », Gallimard, 1975 -, la surface des choses, des idées, des sentiments et des corps : comment ressaisir les corps et les âmes dans leurs possibilités d’existence sensible, leurs capacités réelles d’expression dans la vie ? Ces questions si redoutables du triple point de vue philosophique, politique et éthique, déterminent, à notre sens, une problématique centrale, contemporaine, qui concerne la constitution d’un sujet politique, démocratique, un sujet agissant, doté d’une voix propre, de possibilités d’interactions avec d’autres que lui-même dans la vie sociale et économique d’un groupe de vivants. Cette différence et cette articulation décisive de la surface et de la profondeur dans le langage humain doit nous alerter sur les capacités extraordinaires qu’ont les mots à ensorceler des esprits en faisant des expressions des mantras susceptibles d’aveugler, d’occulter, de masquer la réalité de la vie … Nous devons descendre dans l’ordinaire, admettre que la reconnaissance d’un autre est partie prenante de toutes connaissances, redécouvrir des réactions naturelles des corps, délier les nœuds qui prennent et enserrent les possibilités de rendre compte et de parler de la vie ordinaire des mots-signes pour les extraire d’une dimension sensiblement dé-contactée, séparée, pourtant omniprésente et oublieuse de la vie ; la dimension de l’illusion et de l’enfermement dans l’égo-drame métaphysique ou idéologique et son langage inerte, grossier, replié sur le moi.
Cette aventure qui consiste à descendre dans l’ordinaire de la vie des mots [voir tout le travail de l’anthropologue américaine Veena Das sur la question de la voix ordinaire et de l’expression de la violence] est une aventure vertigineuse, difficile et impressionnante, – une aventure anthropologique et politique – car elle va rendre possible la restauration de liens sociaux primitifs entre les êtres vivants et les choses par l’effet du pouvoir de l’expression ordinaire, de ses usages ordinaires et de ses contextes de projection dans la vie de « qui » emploie les mots et fait bon usages des expressions pour exprimer une situation de vie parfois dramatique. La passion de l’ordinaire doit rester la passion des mots justes et des expressions ajustées qui conviennent aux situations de jeux de langage et accomplissent un travail très lent mais si important de libération ou d’émancipation d’un sujet ou d’une subjectivité politique – un pour soi humain – capable d’une voix qui compte i.e. pouvant agir avec ses autres dans les expressions du langage qui les maintiennent en vie. L’interaction de la vie et de la langue est si importante ; l’entrelacement des corps, des expressions, des évaluations, des machines et des dispositifs, des programmes ou stratégies de communication politique (comme systèmes de mots d’ordre, visant le gouvernement et l’obéissance des groupes de vivants et des machines) est un complexe de liaisons si étroitement mêlées avant cette exploration analytique et synthétique des liens intermédiaires, des fonctions des expressions et de leurs connexions, qu’il en devient compact, aveuglant et occultant.
Ne pas voir les connexions intermédiaires, rater ou grossir les liens, ne pas saisir l’émotion – par exemple la peur ou la crainte comme émotion primitive – dans la place qu’elle occupe dans la vie des mots de « qui » parle, écrit, c’est rater les possibilités d’une compréhension immanente, sensible, à une forme de vie du langage humain. Et cette question de la sensibilité du comprendre est la question philosophique qui doit compter aussi à l’ère des symboles-machines de l’Intelligence Artificielle (IA) générative et de l’exploitation des forces des êtres vivants. La performance d’un écosystème de communications – la manipulation réussie de formes symboliques et l’économie des transactions systèmes/monde – peut rester en effet figer à un niveau macro de description en ratant les phénomènes humains, vivants, particuliers et sensibles. C’est cette plongée là, – cette descente dans l’ordinaire – qui peut s’avérer dramatique et émotionnelle, à l’intérieur d’une forme humaine de vie, dans une texture d’êtres sensibles, vivants, avec nos concepts – comme outils exploratoires – qui eux aussi s’avèrent sensibles, éclairants et fins ou brutaux et occultant, qui est une aventure anthropologique et politique – une aventure philosophique qu’il ne faut pas manquer.
Ainsi, il ne s’agit pas seulement de montrer l’effet d’une pression extérieure – une sorte de contrainte politique pesant sur la formation des discours ou mutilant la vie – résultante du masquage idéologique, mais bien aussi, de restaurer un environnement initial, un milieu de vie capable d’accueillir toute l’étrangeté du monde et de notre langue ordinaire, percevoir sans évaluer, voir juste, au bon endroit, saisir un trait particulièrement expressif ou remarquable d’un visage ou d’un corps qui souffre, comprendre ce qui compte et ce qui a de l’importance pour tisser une vie ensemble, refuser d’entrer dans les fausses-prisons des mots-vedettes, des accroches séduisantes, des mots-miroirs venues de systèmes de communication publiques – toute cette nov-langue désincarnée qui ne représente qu’elle-même, comme une techno-sémantique issue d’un empire du faux et du rien ne compte pour juste ou vrai. Ce langage managérial, pauvre et pragmatiquement neutralisé ne survit que par son abstraction formelle et son instrumentation technique et politique dans un espace-temps symbolique clos sur lui-même.
Décider d’ôter les lunettes noires, fumées, déformantes, du nov-langage technicien aux armes pilotables et pris – enfermé – dans une vue de surplomb ; nov-langage qui administre la vie ordinaire, n’est pas une sorte de choix facile, aisé, sans réflexions, difficultés ou conséquences car il faut bien retraverser toutes ces profondeurs monstrueuses, des couches sémantiques parfois ultimes, méconnaissables, épouvantables ; défaire les nœuds, enlever les masques jusqu’aux derniers, revenir à des situations d’échanges primitifs avec nos mots, nos expressions, avec celles et ceux qui comptent et s’expriment, revoir ému, les émotions sur les visages, enfin comprendre qu’une dynamique de reconnaissance mutuelle est un préalable à toutes les tentatives de connaître autrui et soi-même.
Fragments d’un monde détruit – 130
