«[…]
une dernière fois le capital voudra les empêcher de rire
ils le tueront
et ils l’enterreront dans la terre sous le paysage de misère
et le paysage de profits de poussières et de charbon
ils le brûleront
ils le raseront
et ils en fabriqueront un autre en chantant
un paysage tout nouveau tout beau
un vrai paysage tout vivant
ils feront beaucoup de choses avec le soleil
et même ils changeront l’hiver en printemps ».Jacques Prévert, « Le paysage changeur », in « Œuvres complètes», Paris, Gallimard, La Pléiade, 1992.
« Coloured rings », mezzotint with watercolour by René Henri Digeon, after an image by J. Silberman; plate VII in Le monde physique (1882)
Il est lent et tenace, l’absolu insidieux, l’absence de temps,
l’histoire mise au rebut, la forme mutilée qui s’échappe,
et ce que tu voix dans le magma d’alertes, d’insignifiances,
est le son bas des gravités, des pesanteurs, des méandres,
l’illumination forte dans la cervelle plantée sur l’arme capital,
le saignement des mots qui se répandent dans l’espace,
l’eau rouge que tu bois avides, avec les nerfs et la sensation,
et qui s’infiltre depuis ton sexe-blessure,
il est là, le ciel abîmé, que rameute les machines à trier,
le ciel infiniment fixe, bleu-cobalt et sans rien autour,
que recueillent les yeux des créatures sans visages,
orbites figées dans la précieuse seconde de saisie,
l’info-trace luit dans leurs esprits mécaniques,
et ce mouvement n’a plus rien d’humain, de vivant,
c’est là l’orientation spatiale-temporelle, globale et inerte,
des machines autonomes, à la surface vierge, si muette,
et le but programmé produit le mouvement des bras,
leurs sans-corps est fait de plastiques, de peaux et de silicium,
ah ces humanoïdes, appliquent rigoureusement les programmes,
leurs décisions sont prévisibles, sans écarts, sans angoisses,
que doit-on faire de nous, femmes, enfants et hommes,
des temps pré-cyborg, du temps d’avant,
leurs oreilles sont branchées aux milliards d’appareils,
de fictions, de traces mémoires et de visions réticulaires, sans pareilles,
La version du monde qu’ils utilisent est la version absente,
le cri qui remonte depuis l’intensité orgiaque, le cri de la Nature,
qui s’exprime dans la dimension des corps vivants,
s’étouffe dans l’horrible éternité, le nommage kilométrique des objets,
la détection des formes par des modules synthétiques,
leurs mouvements qui scannent et détruisent les corps-soi,
les corps allongés dans les sanctuaires anciens ; nos refuges vers l’infini,
la version du monde qu’ils déploient est la forme augmentée, supervisée,
l’illusion de croire l’application juste, réglée, ordonnée, des signes,
sans jamais de frictions, de désordres, ni désirs, ni oublis,
le maintien de la désignation des objets, la dimension pure, codée, nominale, cette froide grammaire-machine qui nomme, indexe et exclut,
qui ne rend des comptes à rien, ni à personnes,
et leurs interactions sont pauvres, criantes, quasi-nulles,
elles ne s’incarnent nulle-part, par la disparition de la chair,
la fin des corps, un écart insidieux à grippé l’expression …
Terrorisé, le sujet humain demandera aux alentours :
« qu’eut-il fallu faire pour laisser vivre les animaux ?
Qu’est il advenu de l’amour, de la pitié et de la joie ?
Comment vivre avec toi, langage des machines, toi seul vertu des morts ? »
et la machine répond « l’animal ou l’être vivant non humain est un être naturellement disparu, il y a longtemps, il vit uniquement dans vos chimères .. etc.» Son charabia de synthèse décrit un monde sans humains, ne fait que décrire, il écarte toutes formes d’expression encore vivantes …
C’est un outil de capture de forces symboliques,
un instrument de fixation d’objets sans sujets.
Et la structure d’une grammaire, profonde et morte,
qui s’est insinuée peu à peu dans l’économie des gestes,
a dévorée les lieux où nous avions l’habitude de vivre,
a percé un trou à l’intérieur de la forme-pensée,
dans lequel le « on dit » verse la solution hybride, transparente,
l’information rare est chassée dans ses territoires étranges,
comme la dissidence et la création qui sont largement punies,
le temps mesuré avec des mouvements programmables,
a disparu par les limbes de nos souvenirs …
Ah le monde a pris l’absence de formes comme vêtements,
et tout les mots-signes qui circulent ici, dans le présent du contrôle,
ont des visages repoussants, terrifiants et haineux.
MP – 23082024
