Les pouvoirs de la fiction

Si la lecture de fictions est toujours une aventure humaine – l’exercice d’une capacité d’expressions diverses, multiples de l’expérience vécue – cette activité, qui ressemble et cela semble paradoxale ou tout au moins étrange pour une activité solitaire à une socialité prise dans les mots ; leurs puissances d’évocation, les visages d’un monde particulier qu’ils nous offrent, permet d’augmenter la richesse de nos perceptions des événements de la vie ; faits, comportements, conduites, réactions ou affections vivantes … C’est l’expérience de la vie que des textes de fiction sont capables de nous montrer par le partage imaginaire de destins, de voix, de choix ou d’intimités – une voix qui par le pouvoir sidérant de la fiction peut demeurer la voix d’une forme-pensée intérieure d’un narrateur imaginaire articulée à la forme-pensée du lecteur ou de la lectrice – le partage d’attitudes et de jugements qui montrent une expérience particulière du monde. Certains genres de littérature par leurs spécificités et leurs possibilités de détails précis, [la littérature politique ou la Science-Fiction par exemple] – leurs manières de coder un certain esprit du monde en en reprenant des traits prototypiques – peuvent projeter le lecteur ou la lectrice dans des histoires d’Humanité prises dans des arrières-plans qui vont jouer le rôle de projecteurs soulignant des contrastes et des textures d’êtres sensibles. Et la communion du silence qu’impose la lecture comme « grande forme en mouvement » (J.P. Sartre), à l’écrivain, l’autrice et à son ou sa lecteur et lectrice, porte en même temps tout le projet d’une éthique de la considération pour le travail de création partagée – la créativité sociale et politique pure des êtres vivants.

S’il nous fallait prendre deux exemples paradigmes de formes d’incarnation de la vie humaine qui sont importantes dans ces deux genres que sont la littérature politique et la Science-Fiction, nous ne pourrions pas ne pas penser au roman dystopique de l’écrivain britannique George Orwell (1903-1950) ; « 1984 » sorti en 1949, adapté au cinéma par Michael Radford en 1984 avec John Hurt, Richard Burton et Suzanna Hamilton en acteurs principaux (incarnant respectivement Winston Smith, O’Brien et Julia). Ici la politique – la noblesse de l’ambition de construire un espace-temps pour la subjectivité et la communauté humaines et le risque de contrôle de la vie par les organes d’un savoir-pouvoir – est imprégnée par le récit d’un monde dystopique et par cette aventure du personnage principal ; Winston Smith employé au ministère de la Vérité – chargé de réécrire l’Histoire, d’établir le faux – nier ce qui arrive – par des techniques de propagande pour sécuriser le narratif officiel de l’État et consolider des lignes hiérarchiques et techno-administratives – au cœur d’une forme de vie au premier abord étrangère à la nôtre mais qui par plusieurs aspects significatifs ressemble à la nôtre. En Science-Fiction le grand classique américain de Ray Bradbury (1920-2012) ; « Fahrenheit 451 » (publié en 1953 aux États-Unis), adapté au cinéma par François Truffaut en 1966, montre par la puissance évocatoire du récit tout un monde différent du notre mais qui par certaines lignes de projection tendues – personnages, réflexion morale, interaction humaine, scènes d’une action dramatique – par certains aspects significatifs ressemblent aussi terriblement au nôtre. La tension critique de « 1984 » est portée par les descriptions détaillées, minutieuses, d’un monde totalitaire qui a fait de la guerre de l’information – la production d’un régime de faits alternatifs – son carburant idéologique principal. La tension critique de « Farhenheit 451 » est portée par un effet de renversement fonctionnel – à quel élément – le livre – correspond quelle fonction politique – émanciper, libérer ou corrompre l’Esprit incarné par Montag – le pompier-policier chargé de brûler les livres.

Quelles leçons philosophiques retenir de cette capacité de monstration et d’instruction d’une expérience éthique du monde permise par ces deux textes d’une constante actualité ou issus d’une sorte de variation inactuelle de leurs thèmes et de leurs moyens d’action ? Par quels moyens, quelles perspectives, quelles situations de jeux dramatiques, « 1984 » et « Farhenheit 451 » parviennent à toucher n’importe quels vivants humains, dans toutes les périodes historiques et à tout endroits depuis leurs publications déjà lointaines ? Ici l’importance de ce qu’ils signifient pour nous dans nos vies particulières est faite des pouvoirs remarquables de la littérature ; pouvoir sentir, pouvoir croire, pouvoir montrer … Ressentir l’en soi et le pour soi de personnages fictifs par la voix de leurs formes-pensées partagées, admettre une certaine situation du monde montrée par les connexions disparates des arrières plans aux scènes – et aux chapitres – du livre, voir les accords de projection des expressions dans le récit et les contrastes saisissants des différences de réactions, de description, de réflexions ; toute cette fabrication des sensibilités humaines dans la forme en mouvement. Et ce qui est important ici n’est pas tant la démonstration explicite de l’action d’une forme politique autoritaire ou totalitaire sur les individus – ici c’est simplement la surface du récit qui est en jeux – mais la redécouverte bien en deçà, dans l’immanence des situations, des petits détails ordinaires, des réactions et des pensées des personnages, d’une forme de renaissance de la Polis (Cité) ou ressaisissement d’un sujet politique capable de voix propre, de liberté subjective, d’attitudes, de singularités, de résistances et de révolution.

Les deux récits n’opèrent pas au même niveau, ni pas les mêmes méthodes de narration ; la vue générale, synoptique, et un peu froide de l’univers totalitaire de « 1984 »diffère par ses dimensions macro très politiques de la perspective embarquée de « Fahrenheit 451 » en tant que le point de vue premier du récit est l’action de Montag et ses nœuds de contacts sensibles avec son monde dans la dystopie. Les deux récits ont néanmoins des airs de famille accentués comme par exemple tout l’intérêt de maîtriser un monde dystonique et dystopique complexe à plusieurs entrées ou séquences ; situations de jeux de langage, scènes d’actions imposées par le pouvoir, interactions thème/langue, souvenirs fabriqués, hiérarchies sociales administratives, corpus idéologique, toute cette machinerie de la fiction dystopique qui constituée en différents arrières-plans va informer une certaine vision [éthique] de notre propre monde. C’est comme si le livre se transformait en nouvelle lunette conceptuelle, offrant une vision différente, c’est à dire éthique comme capacités de transformation de soi par la conversion du regard. Et cette vision qu naît de la lecture de ces fictions, cette vision déportée dans la vie même, dans nos propres vies ordinaires, va devenir une auxiliaire utile, une capacité de voir plus juste, avec les échos lointains ou proches que nos souvenirs des deux romans vont emporter avec eux-mêmes et avec nous-mêmes. Ces livres font la différence, à des moments cruciaux de nos vies ordinaires, lorsque nous sommes amenés par exemple à réfléchir à la justesse de nos propres actions et/ou à la justesse des actions des autres.

Et s’il fallait montrer le pouvoir de la fiction – comment la fiction peut transformer la vie – il faudrait souligner d’abord la possibilité forte qu’elle donne par la capacité à se mettre à la place des autres, la capacité à se glisser dans la peau des personnages ; ressentir de leurs points de vue (moraux) tout ce qu’ils leurs arrivent, afin d’augmenter la richesse de nos propres évaluations du monde. Ainsi la diversité infinie permise par le langage ordinaire travaillé dans ces deux œuvres d’imagination touche à la possibilité même du politique comme centres, frontières et périphéries de l’activité humaine …Ouvrir les cages, démonter les montages symboliques ésotériques, ou hermétiques, parler soi au nom des autres, posséder une voix qui compte ; toutes ces manières d’êtres vivants du politique sont des manières qui se ressourcent dans la littérature pour amener une forme d’attention, faire naître une sensibilité morale nouvelle dans nos interactions sociales quotidiennes. Lire – et pourquoi pas – écrire de la fiction – jamais ne nous fait sortir du monde commun, mais à l’inverse bien plutôt, nous donne une capacité d’attention, plus alerte, plus aiguisée, et une vision plus affinée, plus pénétrante d’une possible expérience de la vie, une expérience des corps-sujets qui s’expriment, qui parlent ou écrivent, une autre conception de la subjectivité politique.

Fragments d’un monde détruit – 129

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