N’importe quels événements publics (cérémonies, concerts, films en plein air ..) doit faire l’objet d’une captation numérique et d’un enregistrement par smartphones interposés, comme traces rentrées dans un régime de preuves – quasi-policier – qui sort l’expérience vécue de ses effectivités ordinaires. Ce « tu dois enregistrer tout ce qui arrive » qui marque l’obligation collective de garder traces numériques du présent répond aux techniques d’exposition maximale du moi sur des réseaux asociaux et des messageries qui exploitent la soif de l’Ego. Et cette manière de ne pas vivre hors du présent impérieux provoque une sidération qui appelle une réflexion critique dédiée à la mainmise et aux contrôles multiples des réseaux informatiques sur la participation concrète des corps à un événement. Le contrôle par la Friendly Technologie est ici maximale, de plus en plus intensif, car c’est moi qui souhaite projeter le moment si précieux de ma vie dans un réseau de contacts numérique, toujours en attentes, en m’aidant de l’outil Smartphone. Le moteur narcissique très puissant accompagne et renforce cette logique d’exposition maximale de soi dans un ou plusieurs réseaux informatiques qui vont conserver les traces de ma présence virtuelle. En même temps que je diffuse l’événement auquel je n’assiste déjà plus – étant connecté avec un ailleurs présent – via mon Smartphone, je me coupe de sa réalisation vivante et concrète au bénéfice d’un autre monde, virtuel, redoublé ; fantasme du contrôle ultime de la réalité que je considère comme plus important que ce que je sens, écoute, voie, touche, dans ces moments présents.
Est-ce l’effet impressionnant de la dynamique de spatialisation des réseaux numériques qui permet de projeter n’importe quel point d’espaces à un autre espace ; ce don d’ubiquité de l’Internet des objets et du web sémantique dont les modèles de fonctionnement font appel à la captation constante de l’attention utilisateur pour que celui-ci projette son monde propre et le traduise dans les mondes virtuels, toujours en ligne, dans ce présent liquide, vertical, éternel ; là où le fantasme de contrôle absolu de son image est si puissant. Ces nouveaux mondes virtuels qui semblent redoubler la réalité, forment une seconde vie dans laquelle le capitalisme des preuves et les projections de l’Ego sont des armes au service des entreprises du Web privé. L’exploitation des traces sur un réseau informatique fait partie de l’économie normale d’une société privée exposée sur le Web. La brutalité de cette logique d’exposition et de projection de soi-même dans un monde virtuel tient en l’écart et la différence majeure entre le corps vivant qui lutte et espère dans la vie et un « corps de significations » compact et abstrait, qui se trouve pris et utilisé par les langages d’une interactivité artificielle et numérique. Il ne suffit pas pour l’hyper-capitalisme des preuves et des traces de travailler à explorer les capacités expressives des corps pour les maîtriser, il lui faut une projection de chacun dans tous et de tous dans chacun, – une sorte de communauté d’agents et de patients fantôme, spectrale, qui se sert de ce désir d’être soi authentique pour fabriquer cet autre monde dédié à la génération de l’argent, de la compétition et du plaisir éphémère.
La désintégration des communs cognitifs et sociaux est ici maximale car le capitalisme numérique a pour ambition d’extraire des corps humains, des âmes mécanisables, obéissantes, susceptibles de donner ou performer la meilleur simulation d’un écosystème de signes, d’images et de symboles. Comme performance ego-cognitive renouvelée à chaque connexion de l’individu dans et par un écosystème numérique, se trouve relancée la dynamique d’accaparement de ses attentions, de sa force de travail, de ses capacités expressives et vivantes. Et dans les sociétés de contrôle à haute intensité, les hommes-preuves s’appuient sur des techniques inquisitoriales basée sur la force et la cruauté du droit. Ce sont ceux-là, les hommes-preuves de cette gouvernementalité spéciale élaborée par la technique de l’aveu permanent qui vont savoir avant vous ce que vous pensez. Et ici la mixité de formes et de techniques de contrôle par la fouille de l’intériorité, son exposition maximale, et la standardisation éprouvée par l’illusoire désir commun de l’authentique crée un monde parfait pour l’exploitation des forces physiques, symboliques, cognitives de chaque unité-individu.
Chacun, chacune, replié sur lui-même ou elle-même, vit son égo-drame intime et personnel et toutes et tous surexposent leurs mondes particuliers dans les systèmes informatiques, virtuels et interconnectés, grâce à cet objet technique devenu magique, omniprésent et si intime ; le Smartphone. Ici une révolution sociale et politique accompagne l’innovation technologique car il est sidérant, incroyable, de constater la popularité majeure du Smartphone, sa diffusion planétaire massive ; objet technique qui peut répondre fonctionnellement à tous les actes de la vie ordinaire. Il n’est quasiment plus possible en 2024 de vivre sans smartphone si l’on veut ou doit participer à la société capitaliste et aux mondes numériques connectés. Dans chaque îlots personnel, chaque espace-temps privé, réservé pour soi, l’individu prends du bon temps, savoure sa liberté de commande et de maîtrise sur une interface privatisée ; le Smartphone est ainsi devenu l’outil d’une révolution politique, anthropologique et sociale majeure dont on peine encore à reconnaître l’importance.
L’entrée dans l’ère techno-sociale privatisée, psychologique et politique, du Smartphone, a représentée depuis les années 2010-2020, une rupture dans l’interprétation des impacts d’une technologie sur la société humaine ; rupture qu’accompagne le développement massif de l’internet des objets ; la multiplication formidable, incalculable des petites interfaces de ces médias interpersonnels de contacts, mondes si séduisants et si délicieusement privés, appelés par les petits sceptres ou les bâtons d’un commandement illusoire (le Smartphone toujours attaché au corps et à la main, à ses doigts, à son cerveau, sa vie et qui donne l’illusion d’agir directement sur le monde ..) répond aussi à une logique pulsionnelle de pure stimulation cognitive et sensitive ; la recherche quotidienne d’une prise électrique pour charger son appareil, la recherche répétée de sa satisfaction maximale d’être toujours en ligne, connecté avec ses autres ; cette recherche de la connexion continue étant le motif émotionnel central de toutes les interactivités passées, conclues sur l’écran du Smartphone.
Et ce sur-contrôle individuel par la commande qu’un Smartphone exécute immédiatement sans écarts, par la puissance technique des réseaux (fibres), conduit en même temps à une fragilisation majeure des liens sociaux-politiques, des interactions face à face, et des relations ordinaires dans la cité. C’est en effet par ce mouvement de désintégration des communs (eau, air, terre, sols, lumières, justice, liberté, soins ..) de la démocratie que la société de contrôle renforce l’intensité de ses multiples formes de surveillance ; avouer, montrer du doigt, dénoncer avec zèle, détourner le regard, occulter sont des comportements individuels attendus par la psychologie du pouvoir. L’emprise psychique de ce pouvoir venu des sociétés de contrôle à haute ou faible intensité, qui est à la fois économique et digitale, est maximale, car chaque individu au final représente le chiffre ultime qui traduit le psycho-pouvoir dans l’âme, – une sorte de fétiche qui compulse, code, et crypte l’aliénation comme modèle psychologique et politique et fruit de l’individualisme forcené du néolibéralisme contemporain. Le sort réservé à celles et ceux qui ne possèdent pas d’outils numériques comme le Smartphone est de progressivement devenir des citoyens de seconde zone, des monstres possibles, des exclu.es digitaux, des aberrations sociales, que la société de contrôle éloigne de son épicentre, par mesures de précaution, afin de préserver à tout prix, l’intégrité d’un commun tyrannique.
Fragments d’un monde détruit – 125
