Dans la galaxie des conflits guerriers et informationnels qui embrasent des territoires ou des Nations, il est de plus en plus difficile pour les masses connectées constamment au réseau Internet 1) de reconnaître la légitimité des causes à défendre, 2) de comprendre un historique qui ne soit pas un parti pris idéologique 3) de suivre les fils d’une signature globale des événements i.e. comprendre qui agis, dans quels contextes, pour quelles raisons, dans quels buts. Ce qui est marquant ici, ce sont les diverses techniques d’infos-guerres (victimes persécutrices, boucs émissaires, prophéties autoréalisatrices, confusionnisme global, accumulation de Fake-News, complotismes ..) qui vont consister à bâtir des territoires négatifs ou dont les problématiques humanitaires, sociales-économiques et politiques, sont rendues invisibles ou manipulables, par des parties en présence. Rendre négatif un territoire, c’est décrédibiliser la parole des victimes, occulter les vies atteintes ou blessées et les drames sociaux et économiques sous un masque de réflexion idéologique. C’est l’effet d’un monstre informationnel ou un maelstrom de nouvelles multiples qui ont des prix fixés sur un marché de l’Information et de la communication publique transnationale.
Ainsi, nous payons un prix rattaché à une qualité dégradée de l’Information, la valeur de celle-ci n’étant pas proportionnelle à sa véracité, mais à sa viralité possible à l’intérieur des médiacraties. Les couvertures d’un événement tragique comme celui de la guerre entre un groupe terroriste (le Hamas) et un gouvernement d’extrême droite en Israël qui travaille contre la sécurité de son propre pays, propose le pire scénario historique dont les populations civiles des deux cotés paient une sanction vitale terrible. Et ce scénario dramatique s’aggrave si nous chaussons les lunettes d’une guerre de civilisations entre les judéo-chrétiens et les musulmans ; c’est là le piège affreux tendu par (1) l’extrême droite internationale, (2) les ressentiments d’un vieux socialisme antisémite et anticapitaliste et (3) les fondamentalistes islamistes (l’Iran en tête). Ces trois dimensions de la violence convergent actuellement vers la haine antisémite et l’abandon de la solidarité envers les palestiniens. Il faut prendre garde à la transformation d’un conflit localisé en haine viscérale qui est faite de la négation essentielle de l’existence même de l’autre … Les médias contemporains ont cette capacité technique formidable d’être des chambres d’enregistrements et d’échos, des écosystèmes sociaux-numériques qui font bouillonner la haine, le racisme et l’antisémitisme, et le repli sur une identité fantasmatique, communautaire, religieuse ou politique.
Dans la galaxie des médiums contemporains qui sont censément couvrir un conflit en Ukraine, ou dans l’enclave de Gaza ou dans Israël, l’exploitation de la nouvelle peut s’avérer terrifiante et à grande portée stratégique ; elle doit servir les intérêts ou les fascinations des fanatiques, pour une identité ancestrale liée à un fondamentalisme religieux et à une régression morale et politique. L’ennemi est caricaturé en ennemi de la civilisation ; l’humour juif est par exemple devenu ce trait raciste, ordinaire de l’extrême droite catholique et de l’islamisme radical, – on le désigne maintenant non plus comme un trait génial de l’humour mais comme un caractère essentiellement nocif, curieux, particulier ou dangereux – l’incapacité supposée des musulmans à travailler une terre, faire marcher une économie moderne, gérer des ressources naturelles hors d’un système colonisateur sont des traits racistes qui font le réel visage historique de l’extrême droite qu’elle soit catholique ou israélienne. Si nous prenons garde à la valeur de l’Information, nous devons d’abord être attentif aux médias qui la véhicule car il existe une constellation de sites Internet ou de médias papiers qui diffusent la haine et le ressentiment par la désinformation idéologique et prépare les esprits à cette fameuse guerre de civilisations qui pourrait advenir si nous ne faisons rien ; en France, les sites comme Boulevard Voltaire, des influenceurs d’extrême droite au soit disant humour, violent et dangereux, des médias dits catholiques conservateurs comme « Valeurs actuelles », « C-News » tenus par un milliardaire, gérant de l’influence publique (V. Bolloré), forment un écosystème de violence populaire et conformationnel, qui ajoute à l’angoisse légitime de la guerre perçue comme « étant à nos portes », des peurs identitaires complètement irrationnelles.
Une lecture plus saine et plus raisonnable de ces conflits est celle issue de la discipline d’une psycho-politique (psychologie sociale et philosophie politique) contemporaine qui remet au centre des débats et des « formes symboliques » une ligne de partage mouvante, ouverte, évidemment parfois difficile à saisir, entre des sociétés ou des États démocratiques et des États ou des sociétés autoritaires. L’axe autoritaire qui n’a rien à avoir avec une funeste distinction métapolitique du Bien et du Mal qui est une lubie de fanatiques et de tyrans – est formé en 2023, de l’Iran, de la Chine et de la Russie parce que ces pays militent pour des organisations alternatives aux Institutions des démocraties (ONU, OTAN, UNESCO …) et qu’ils rejettent des pratiques politiques démocratiques faites d’élections, de considération pour les faits historiques, d’une sympathie pour la vérité scientifique et du respect de droits humains fondamentaux. Mais à l’intérieur des démocraties, il existe des mouvements autoritaires, par exemple aux États-Unis bien représentés par le Trumpisme qui a phagocyté toute l’aile droite du parti républicain. En France, ou le Rassemblement National (RN) devient tragiquement par son silence habile, le favori de l’élection présidentielle de 2027. Tout l’intérêt d’exploiter un écosystème de désinformation est de faire de l’emprise psychique des récepteurs/acteurs des médias une stratégie de contrôle des conduites collectives au moment charnière de l’Histoire des Masses, de la vie des Nations et de la conservation ou la perte des droits (élections, manifestations, décisions de justice, réforme de constitutions ..).
La notion d’emprise psychique collective est donc d’un intérêt majeur en psychologie sociale, en philosophie politique et économique et en théorie de l’Information et de la communication d’influences, car elle emporte avec elle, des outils d’interprétation et d’intervention sur des conduites de masse, des émotions et des décisions collectives. Par exemple, comprendre que l’individu est fait de l’import de processus sociaux de communication et que de multiples conversations de gestes avec ses autres, fabriquent son soi, ses discours ou la conscience qu’il a de lui-même, c’est déjà faire un grand pas et bien saisir nos contraintes liées à l’interdépendance et aux interactions dans des groupes sociaux et d’un milieu de vie fait de plusieurs situations de jeux coopératifs ou compétitifs. La société prime sur l’individu, la totalité sur la partie ; celui-là n’est pas cet atome isolé du ou des groupes sociaux professionnels, économiques ou politiques dont il fait partie intégrante. Il n’est pas non plus cet agent issu de la théorie du choix rationnel en économie politique capable de décider d’une stratégie de choix adaptée à une sorte d’arithmétique des plaisirs et des douleurs protégée de toutes influences extérieures. Il faut donc penser la dépendance et l’autonomie ensemble dans une « forme de vie » sociale, naturelle et démocratique.
La guerre est toujours révélatrice de tensions historiques formidables, l’aboutissement de situations-problèmes apparemment sans issues autres que la violence collective ; elle ne sera pas une guerre de civilisations, Islam vs monde occidental, si nous comprenons la logique d’une vue politique partielle liée à cette thèse du choc, qui est défendue souvent et malheureusement comme une tactique de maintien aux pouvoirs de quelques-uns – notamment l’extrême droite ou l’antilibéralisme politique, contre les masses dîtes « ignorantes » incapables de se conduire en politique ou dans les sphères de la citoyenneté et de la croyances privée (contrôle sur son corps, opinions politiques, désobéissances, croyances religieuses ; tout doit être « dit » et confirmé par la société et l’État …) A la fin, c’est la question de la liberté sociale et politique qui se pose avec urgence : quelle part de liberté individuelle et collective existe encore dans des devenirs historiques de guerre informationnelle, quand les besoins fondamentaux du vivre, du croire et du mourir ne sont même plus respectés et quand les devenirs bien réels de territoires entiers sont masqués ou occultés par des écosystèmes d’information utilisés par des pouvoirs d’influence ? Montrer par toutes sortes de moyens d’expression que la « forme de vie » démocratique est désirable et largement préférable à une « forme de vie » affaiblie, amoindrie dans une société autoritaire, c’est là la tâche immense du futur …
Fragments d’un monde détruit – 89
