L’Âge des catastrophes

« Pour les philosophes d’inspiration libérale, l’État doit éviter le moralisme, c’est à dire la prohibition, au nom des sentiments de désapprobation de la majorité, des relations qui ne causent aucun préjudice à des tiers (comme « la sodomie ») et d’actes qui ne causent des dommages qu’à ceux qui en sont les auteurs (« le suicide »). »

Ruwen Ogien, « Moralistes, Paternalistes » in « L’éthique aujourd’hui : Maximalistes et minimalistes », p.129, Gallimard, 2007.

« J’ai vu une traduction à l’œuvre dans la manière dont les idées d’espoir ne se trouvaient pas dans la transcendance ou l’évasion vers un futur différent, mais dans la capacité à descendre dans l’ordinaire par ce que j’appellerais une temporalité des secondes chances. […] j’ai attiré l’attention sur ce que signifiait la perspective d’habiter à nouveau le même espace de dévastation, de construire une demeure avec des morceaux brisés de gravats, de traquer le temps perdu, d’habiter le monde dans un geste de deuil – tout cela donne au quotidien quelque chose de récupéré. Il ne s’agit pas ici d’une sorte de fatalisme oriental, mais d’une acceptation de la finitude dans un geste ou l’espoir est toujours un espoir gagné contre les évidences (ne serait-il pas, sinon, une simple attente ?) »

Veena Das, « Réflexions sur le temps et la subjectivité » in « La vie et les mots : Violence et descente dans l’ordinaire », Préface de Stanley Cavell, Traduit de l’anglais par Yves Erard, Christian Indermuhle, Emmanuelle Narjoux et Danielle Robert, p. 186-187, Les Éditions du Cerf, 2023.

Nos systèmes collectifs de protection de la santé et des êtres vivants font face aux dynamiques de transformation du climat qui, accélératrices sous l’effet de l’anthropocène et du rejet massif de Gaz à Effet de Serre (GES) dans une logique prédatrice – carbo-productrice – et d’extraction de ressources fossiles dans un monde fini, détruisent des habitudes de masse héritées du déjà vieux monde de l’industrie et du numérique. Il est crucial d’agir dans le sens de l’atténuation tout en favorisant la sobriété dans les usages de consommations d’énergies ; la place grandissante de la question écologique qui va évacuer toutes autres préoccupations de masse, est située à différentes échelles d’analyses sociales, environnementales, politiques et économiques et de conséquences à un niveau dit multi-scalaire. Nous sommes entrés dans l’âge des catastrophes et une anthropologie du désastre peut nous aider à nous organiser collectivement pour affronter ce qui est là et ce qui arrive … Dans cet âge nouveau, la pertinence des modèles sociaux économiques de solidarité doit être interrogé dans cette unique mesure de la capacité de survivre dans un milieu naturel, vivant ou urbain. De grands espaces transnationaux comme l’espace démocratique européen peuvent servir de modèles d’organisation des actions de lutte contre le dérèglement climatique et ceci non seulement dans l’urgence terrible des catastrophes (méga feux, inondations, sécheresses …) par la mobilisation de moyens humains, sociaux et technologiques, mais aussi dans toutes les actions de maintenabilité de la vie dans ses milieux construits ou naturels (forêts, fleuves, villes …)

Face à l’urgence d’agir ensemble en solidarités collectives et en démocraties sociales et coopératives, la pulvérisation des anciens clivages politiques dans un bloc démocratique constitué de mouvements élus, représentés institutionnellement est liée à la priorisation absolue de la question écologique par rapport aux délires technophiles issus et imposés des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) dont les utilités fonctionnelles directes et le sens par le divertissement culturel pour les interactions humaines reprises dans les perspectives du dérèglement climatique, sont quasi nuls ou secondaires. Outre la formidable puissance de divertissement de masse, les IAG dites de divertissement (textes, images, vidéos ou films ..) constituent un possible obstacle ou un ralentissement solides – se divertir de la réalité – dont les effets d’occultation de la vie ordinaire qui résiste participent d’un aveuglement de masse et de la construction des fameux « murs d’indifférence » exploités par les techno oligarques de l’Empire. Il faut se saisir de cette divergence de trajectoire entre (1) « la privatisation des communs » suivie et poussée par une oligarchie financière – des « élites dirigeantes » qui vont détruire le commun ou forcer des passages à l’intérieur des dynamiques démocratiques et sociales pour constituer des îlots de survie privatisés, compétitifs, refuges pour millionnaires et (2) un socialisme éthique et démocratique qui emmène les femmes, les enfants et les hommes dans une projection politique et civilisationnelle complexe vers une activité coopérative de préservation de leurs milieux de vie.

De ce point de vue, du point de vue de la trajectoire politique des sociétés humaines, quand elles sont encore libérales, riches d’une diversité culturelle et d’un pluralisme démocratique, la reconnaissance complexe des paniques morales de tout ordres par la pensée critique, est encore possible. La critique forte du paternalisme religieux et politique, d’un respect violent et irrationnel d’un ordre naturel et sexuel, une propagande antisciences et un soutien aux négationnistes climatiques peut entraîner un premier travail de déblayage complet par l’exclusion des morales dangereuses pour la promotion des formes humaines de solidarités dans l’action collective. C’est là toute la puissance de l’éthique minimale pour une société libérale élaborée par le philosophe Ruwen Ogien (1947-2017) qui affirme trois principes clairs de constitution ; « (1) Principe de considération égale, qui nous demande d’accorder la même valeur à la voix et aux intérêts de chacun. (2) Principe de neutralité à l’égard des conceptions du bien personnel. (3) Principe d’intervention limitée aux cas de torts flagrants causés à autrui. » in « les trois principes d’éthique minimale » in « L’éthique aujourd’hui : Maximaliste et minimalistes », p. 153-160, Gallimard, 2007.

Pourquoi est-ce si important d’établir une certaine logique de l’action collective d’abord par le respect de l’éthique minimale (qui semble – à tort et par défaut d’analyses plus poussées quand aux torts causés à autrui – être construite hors du champ de la problématique environnementale et écologique) ? Elle est la première étape vers le changement complexe exigé par le dérèglement climatique ; elle va permettre une clarification complète de ce que contre quoi nous luttons en philosophie de l’action et en démocratie sociale. Avant en effet d’attaquer les questions éthiques difficiles des impacts des activités humaines sur leurs milieux naturels avec la défense de l’éthique du Care, l’éthique minimale lutte contre tous les restes et les scories des éléments de diktat religieux et de répressions morales issues des fameuses paniques morales complexes et très dangereuses véhiculées dans les régimes tyranniques (toutes reliées à ce « savoir mieux qu’un autre ce qui est bon pour lui » ; ce qui est typique d’une approche paternaliste ; voir le totalitarisme islamique et l’intégrisme catholique ou l’intégrisme des juifs ultra-orthodoxes).

L’éthique minimale en 2007 est une voie vers la démocratie sociale, coopérative et libérale, c’est une sortie simple, puissante et claire des obscurités nationalistes et tyranniques vers lesquelles voudraient nous reconduire – en souriant et en nous divertissant – le techno-fascisme culturel de masse prônés par les Peter Thiel et autres Maga de l’apocalypse chrétien et les Tyrans comme Poutine ou Trump devenus dangereux, dotés de visions eschatologiques et d’abord sortis de l’espace des raisons (les conséquence de la politique de Trump restent encore inimaginables en 2026 ; tant de mal a été fait partout à cause de l’amateurisme des actions d’une administration et de la dangerosité du programme de la « Heritage foundation »). L’éthique minimale à l’âge des catastrophes environnementales et de l’ère de l’anthropocène, [ce qui vient après l’holocène] -, a donc sa profonde utilité dans sa puissance de clarification première et critique pour amener les hommes et les femmes à clairement percevoir l’urgence climatique dans sa seule centralité complexe ; elle dé-cille et clarifie mais elle doit se compléter par une éthique du Care comme protection des temps présents et préservation du sens de l’action collective ajustée aux changements climatiques sur Terre.

Les situations de catastrophes impliquent pour les acteurs et agents – humains ou animaux ou végétaux – survivants au milieu d’un désastre, une tentative de re-liaison des choses physiques détériorées et des intentionnalités sociales et humaines prises à l’intérieur d’un milieu vivant et symbolique transformés ou dégradés. La promesse de porter secours comme l’expérience du désir de contacts est là comme une impulsion naturelle en chaque être vivant par ce que par la force de l’imagination créatrice nous nous mettons à la place de l’autre souffrant et/ou blessé. Ainsi voir sa vie propre devenir objet de la perspective d’un autre décharge d’un poids complexe de responsabilités – individualisé et enfermant – tout en augmentant la maîtrise sur cette responsabilité devenu autre, plus grande et collective et plus uniquement sienne. C’est le sens éthique profond du pragmatisme social américain de G.H. Mead (1863-1931) dans l’importation du processus social de communication dans l’individualité psychique et la constitution du « Self » (le soi) au travers des réponses dialoguées (« Je », Tu », « Nous, « il/soi ») d’un autre généralisé en soi-même, [la société détruite par la catastrophe mais la société remise en ordre de fonctionner par les images symboliques du souvenir aimant et l’expérience empathique].

L’éthique du Care en 2026 est plus que jamais là comme une voie de réflexion sociale et concrète décisive quant à la possibilité politique de « permettre » l’existence de nos solidarités collectives appuyée sur le travail de la revendication et de résistance aux tyrans par la voix humaine et le partage de l’expérience vécue par les contacts aidants des corps et des langages sociaux et les mouvements interactionnistes de transformation des milieux vivants, sociaux, économiques et culturels. Le pragmatisme social hérité des philosophies pluralistes américaines, lui, en insistant sur la socialité de base des conversations de gestes entre les différents animaux appuient la logique de solidarité sur un instinct empathique, naturel et complexe faisant partie de l’équipement bio-expressif de l’animal humain. Et c’est bien là aussi une problématique d’expression directement politique que charrie la grande transformation des sociétés des vivants devant les poly-crises climatiques ; les mouvements politiques encore démocratiques et institués en partis, en associations, en organisations libérales, en se saisissant réellement de la question écologique et face aux pires catastrophes climatiques présentes et à venir (dues à l’activité humaine) ne feront plus qu’exprimer des axes de convergences programmatiques dans la conduite pragmatique et éthique du changement de modèles sociaux culturels et économiques des sociétés nouvelles et compressés par l’urgence.

Fragments d’un monde détruit – 214

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