Le type d’enfermement produit dans l’ère digitale par la révolution numérique et les avancées des Intelligences Artificielles Génératives de divertissement (de régulation ou notées – IAGR) se construit sur l’investissement du rapport à soi par des technologies-médiums personnalisés (smartphone & PC & Tablettes & lunettes connectées ..) et l’hyper connectivité des outils. L’espèce d’accumulation terrifiante d’applications de toutes sortes censément répondre à des besoins – sous une logique d’exploitation économique de données via le terminal connecté – créés artificiellement, s’accompagne d’une consommation hallucinante de temps de vie pour les utilisateurs de ces technologies. Ici, c’est bien la manière dont l’expérience vécue est rendue de plus en plus rare et vulnérable devant les assauts des communications personnalisées et « médiées » par les outils numériques qui atteste d’une certaine perte de capacités d’exprimer des souvenirs ou de partager des expériences avec autrui car tout simplement il n’existe plus de souvenirs ou d’expériences de vie à partager en commun ; notre temps étant colonisé intégralement par les machines numériques. Le face à face avec l’écran ne remet pas seulement en question en les fragilisant grandement les lieux et les temps sociaux physiques non marchands, il produit une accélération d’une perte de capacités expressives communes à une société humaine. En ce sens, la croissance exponentielle des formes technologiques en capacité de simuler la dimension expressive humaine ou vivante, par des interfaces robots, des calculs algorithmiques, ou des machines à simulacres a pour effets directs de former une nouvelle classe d’agents in-humains dont les interactions expressives (émotions, récits, intentionnalités, pensée, intuitions ou raisonnements …) calquées sur les modélisations des machines, se réduisent à des traits stéréotypiques et des mouvements corporels et des intensités cognitives attendus par le marché de l’attention.
L’algorithmie de l’attention à l’ère de la marchandisation de tout l’espace temps attentionnel, dans le capitalisme ego-cognitif va jusqu’à retirer de la bouche des femmes et des hommes et des adolescents, l’aspect vivant des mots et des expressions non intégrés à un système robot-sémiotique auto-phage d’agents artificiels interconnectés dans un marché de stimulateurs et de consommateurs de l’attention humaine. Retirer, effacer, rançonner ou rendre « incompréhensible » des expressions venues de lectures, de voyages, de rencontres et préférer celle vendues et en exploitation sur un marché de signes dont la force d’emprise en économie du lien et de la représentation tient au capital linguistique calculé par les machines de tri. Les stratégies de captation de l’attention fonctionnent ainsi sur les principes du neuro-marketing et de l’interface customisée dont les méthodes reposent sur les stimuli audio-visuels et l’implémentation de « triggers » complexes (icônes, jeux, faveurs, récompenses ou promesse de contacts …) qui vont déclencher une impulsion et un passage à l’acte de « swiper » ou de répondre vite en faisant glisser son doigt sur l’écran tactile. Ici c’est l’impression usante (après 2 ou 3h d’utilisation en solitaire du smartphone) de sortir hébété d’un tunnel de non sens et de vacuité terrible qui peut ressortir.
Toutes tentatives de dialogues avec les rois et les reines brandissant leurs sceptres smartphone et croyant disposer des autres et commander aux mondes des vivants et des morts (sur l’Internet, totalement disponibles sous leurs yeux grands ouverts, fascinés), va faire appel à un effort significatif pour relier leurs mots à des expériences vécues, à une histoire biographique ou psychologique, à une famille de liens sociaux symboliques ou à des motivations internes cachées ou ensevelies sous des couches et des couches de plages de temps absorbées par le « doomscrolling », les jeux d’échanges économiques, les corps virtuels et l’interaction distante. Les industries du numérique ne sont donc pas n’importes quelles industries de fabrication de biens ou de services ; leurs « hardwares » sont déjà liés à l’enjeu principal du secteur qui est la consommation de temps facturés, optimisés, construits, orientée vers, non seulement une économie de plate forme mais plus profondément vers une capitalisation de la cognition humaine qui répond à des logiques d’exploitation de l’esprit et du corps vivant, mis aux services de réseaux numériques monopolistiques. La compression du temps et de l’espace, par ce que « space-time is always money », oui mais c’est à dire l’extraction d’une valeur d’échange depuis toutes les dimensions de la vie humaine (travail, loisirs, rencontres, voyages, amour …), à partir du seul rapport à soi le plus intime – l’affection, les capacités d’expression, la pensée de l’individu-roi … Sans doute la dernière strate [avant suppression par manque de raisons] du capitalisme avancé avec le capitalisme agro-industriel, l’économie du fossile et le capitalisme linguistique, le capitalisme de l’Ego-cognition va s’appuyer toujours et de manière classique sur l’individu stratège, disposant de choix optimisés à faire, comme unité consommatrice et productrice de données en annulant la possibilité du lien social symbolique non pris en charge ou traduit par les réseaux asociaux et les systèmes d’intelligences artificielles génératives de divertissement. Ici, c’est faire l’expérience du rapport à soi qui veut se traduire en de la « monnaie-data symbolisée », stimuler la cognition, travailler aux corps vidés de l’expression, en faire une alliée redoutable pour mener la guerre économique et la pression numérique contre les sociétés en elles-mêmes.
Communiquer ou mettre en ordre un état de choses, c’est à dire ici dans l’ère du tout numérique, promouvoir par des capteurs attentionnels et des récompenses économiques ; des ordres sociaux-numériques autoritaires – à dimension univoque – et dont les liens politiques fragiles ne vont reposer que sur les déclencheurs d’interactivités optimales entre personnes et machines prises à l’intérieur du réseau. Le hardware devenu de plus en plus perfectionné et miniaturisé ressemble à des extensions ou ajouts de fonctions à l’intercommunication humaine ; lunettes connectées avec augmentation de réalités, casque audios dernier cri avec effet binaural ou dolby surround, casque de réalité virtuelle ; toute l’industrie du divertissement est accaparée par le style de possession du monde propre à l’humain, issu du prototype de l’individu-roi consommateur dernier cri toujours ouvert pour acheter un nouveau produit ou faire une expérience autocentrée – et stimulante – de son propre monde. Dans quelles parties de ce monde du tout numérique, se sont égarées nos voix d’adultes et d’enfants ; sous quelles accumulations formidables d’objets et d’applications ont été perdues nos capacités à dire le monde tel qu’il est, tel qu’il devient ? La révolution numérique – une des plus grandes transformation sociétales et économiques des 40 dernières années – dans son temps record de diffusion à toutes les strates de la vie civile et sociale a imposé une certaine conduite humaine vis à vis du rapport à soi en l’investissant de manière totale, sans respecter bien souvent la liberté de ce rapport à soi … Et cette emprise là véritablement massive s’exerce dans les styles de construction d’une expérience expressive en 2026 – visuels criards, infographies horriblement laides, bloc de textes insipides, images détournées ou fabriquées, instrumentalisation des corps et des expressions grossièrement truquées ou fabriquées.
Un être humain possède une qualité de voix unique, singulière ; il est l’incarnation d’une force psychique ou sociale et à ce titre est en capacité d’exprimer le monde tel qu’il le perçoit, tel qu’il le ressent ou tel qu’il le vit. L’intention dans la voix humaine est un mouvement majeur de signature d’un être humain écrivant ou parlant avec d’autres êtres humains – formant une société, vivant dans une nature et une culture particulière – et si ses expériences expressives de sa vie particulière sont telles qu’elles peuvent se dire c’est parce qu’il hérite de tout un fonds original d’humanité, de naturalité et de conventions sociales historiques ; les IAGR sont là comme adjuvant complexe ou prétention formidable et prométhéenne de remplacement de la contingence humaine par des supposées neutralités et infaillibilités de machines de tri et de décisions. Vont-elles penser à notre place ou peuvent-elles le faire ? Non. Elles sont capables bien plutôt et avec une grande puissance de diffusion économique de fabriquer une dépendance cognitive forte – déléguer nos capacités d’expression aux machines et s’apercevoir que nous ne sommes plus capable de penser par nous mêmes – maligne, dégradante, structurante de nouveau rapports sociaux économiques plus violents, plus agressifs car construit autour du capitalisme de l’Ego-cognition. La valeur extraite ici est une valeur d’exclusion des anormaux, des non éduqués, des outsiders, frondeuses et marginaux ; de toutes celles et de tous ceux qui ne vont pas pouvoir atteindre – faute de réussite des systèmes socio-éducatifs bien souvent – les normes d’expression imposées par les IAGR. Exclusion d’un rapport à soi libre, transparence forcée ou expression fabriquée, conformité violente et univocité des psycho-pouvoirs sont des maîtres mots – conducteurs – du monde qu’ils veulent voir arriver.
Fragments d’un monde détruit – 215
