Vox Grammatik

Refaire sienne la problématique philosophique centrale en philosophie de l’action et en analyse du langage ordinaire de la constitution des principes d’existence et d’individuation par les formes incarnées de l’identité biographique et psychologique ; la voix bien sûr comme dimension aspectuelle, instinctive et terrifiante de la fragilité de l’être vivant – la physiologie de la voix – mais aussi le langage articulé ou la grammaire d’activités correspondante à une économie de moyens et d’intentions de communication – la physionomie d’un corps, d’une expression ou d’un visage. Dans la dernière philosophie de Wittgenstein qu’elle soit reliée aux deux volumes des « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie » (1947-1948) ou bien dans « De la Certitude » (1951), l’établissement d’un arrière-plan à l’expression du mental humain ou d’un background situationnel qui fait tenir ensemble nos intentions, nos mouvements corporels, nos attitudes propositionnelles et nos gestes dépend de l’établissement d’une pratique constituée au sein de formes d’action et de vie qui entourent des êtres vivants, sociaux-symboliques que sont les êtres humains. L’immense apport de Wittgenstein est non pas seulement de souligner la forte intrication de la pensée et du langage dans l’expérience expressive du monde, mais plus stratégiquement de pouvoir proposer une sorte de thérapie par l’examen des différentes sortes de jeux de langages (des familles de jeux variables, historiquement construites et évolutives) rapportés aux expressions diverses et à celles et ceux là qui parlent, écrivent, font signes et exploitent des systèmes d’information et de communication pour constituer du sens collectivement et publiquement diffusé, partagé et compris.

C’est ce que nous appellerons la thérapie Wittgenstein ou bien l’art d’un (re) façonnement d’une forme d’interaction sociale par l’expression replacée dans des situations de jeux de langage dits ordinaire ; l’exercice par le jeu et la simulation avec des mots-signes comme un dressage suivi avec sérieux aux formes d’expressions logiquement reconduites par cette fameuse logique grammaticale aux familles d’emplois des mots reprises dans leurs situations de jeu ; tout ce redressage de sa propre langue à l’ordinaire de la vie humaine – la vie des mots – va donc consister à se séparer progressivement de ce que nous avons nommé des « explications fétiches » qui semblent posséder un pouvoir plus grand qu’en réalité elles ne peuvent exercer dans une interprétation du monde et de la vie qui se fait. C’est le cas du mentalisme sémantique, c’est le cas du doute radical et des explications dérivées des dualismes historiquement si prégnant dans un monde intellectuel traditionnel hérité des logiques cartésiennes ; intérieur/extérieur ou corps/esprit ou individu/société ou mots véhicules d’une pensée antérieure. Les crampes mentales et les châteaux de carte qu’abat Wittgenstein permettent toujours – même sans jamais postuler de prétention à une théorie philosophique – d’isoler des monstres théoriques à l’œuvre dans nos raisonnements et nos prétentions à la validité argumentative. Mais au delà du pouvoir de démystification impressionnant de ses critiques, Wittgenstein, lorsqu’il est étudié et lu et relu de longues années – lorsqu’il intervient avec justesse et bonheur – dans l’art pédagogique d’un.e professeur.e – dans un parcours de vie chaotique, permet de réassurer beaucoup des liaisons de références tenant nos propres mots et le milieu tissé en mots-signes qui nous a construit.

Le retour aux mots de la vie ordinaire, c ‘est à dire, la réappropriation de la singularité existentielle de sa propre voix dans le concert ou le tumulte des voix des autres, – le désordre et/ou la souffrance d’une pensée encore informe ou incomplète – ne se fait ici qu’à la condition d’une lente et régulière appropriation du monde du dernier Wittgenstein, l’impressionnante saisie de la lecture de ses remarques sur l’expression du « mental humain » par l’articulation des différentes instances pronominales (« je », « tu », il » « elle » ou bien « nous » et « vous ») de la personne humaine dans une grammaire d’activités presque politique qui va consister à par exemple exprimer sa douleur physique ou psychique, – c’est à dire au fond permettre une certaine empathie entre des corps différents et vivants ensemble dans une même société de vivants – faire part de ses réserves morales à une interaction spécifique, motiver à une raison d’agir ou une intention très particulière dans plusieurs situations de jeux de langage y compris des situations de travail ou de transformation du milieu social. Ici la part dialogique que l’on retrouve pleinement dans la philosophie de G.H. Mead (1863-1931) et notamment dans la constitution du Soi, est mis à l’essai constamment par le philosophe autrichien, par exemple dans la manière dont un enfant exprime de la crainte ou de l’espoir, ou par exemple dans les différents styles d’expression d’une tristesse ou d’une mélancolie. L’impressionnante série d’exemples de cas particuliers d’expression de la douleur fait ici partie d’un même mouvement de socialisation complexe par la grammaire du langage et l’activité exploratrice des contacts sensibles entre les mots, les événements, les psychés, les drames, les récits ou les situations, et toutes nos capacités d’expressions éduquées bien sûr mais aussi naturellement possédées en tant qu’êtres vivants et êtres humains.

L’individuation par l’importance de la socialité, l’importance d’une approche pragmatique et situationnelle de la vie symbolique pour faire de l’intercompréhension entre les vivants, une pierre de touche décisive de la capacité de transformation des sociétés humaines, encore enfermées dans des séries de cages théoriques, psychologiques, économiques ou technologiques complexes à l’ère du bouleversement climatique (cages ou prisons pour l’expression qui coupent les individus de leurs créativités dans l’action et paralysent un mouvement de progrès et de concorde) ; l’individuation par l’existence ancrée dans une voix féminine ou masculine ou enfantine, la voix – non comme codage physique du sens transmis – mais comme revendication de vivre sa propre existence avec celle des autres. Enfin individuation comme rappel d’une force créative et exercice d’une capacité de transformation par le lien social et la coopération démocratique saisi par les enjeux de la survie des sociétés et de l’habitabilité des espaces temps de vie, des territoires, des maisons, des rivières, des océans, des montagnes, des forêts, des déserts, des familles … Il y a la voix comme force discrète d’attention ou subtile mouvement qui fait se rapprocher des corps, fait se toucher des esprits, la voix-désir, la voix-multitude et il y a la voix empêchée ou mutilée – la voix qui trahit la présence du contrôle du Tyran – qui au lieu d’appeler à la compréhension, provoque la séparation et le repli sur soi ; souvent la voix d’un.e salarié.e demande une écoute attentive, particulière dans ces sons là qui circulent la tonalité et la capacité impressive donne un signe premier de l’humeur et de la motivation interne d’un discours construit, élaboré et souvent artificiellement produit à la demande comme on produirait un résultat conforme en tous points d’une tâche demandée par un supérieur hiérarchique.

La dernière philosophie de Wittgenstein permet ainsi d’articuler des voix ensemble dans une grammaire d’activités différentes en explorant au fil d’un parcours très dense et fouillé de remarques, l’espèce de convention naturelle liant les vies ordinaires et les mots signes, ou l’expérience expressive va rouvrir l’analyse de l’intercompréhension et rendre possible la mobilisation d’un ensemble social-symbolique sur ses dynamiques mêmes de trans-formation interne, adaptative et évolutive. Ici la puissance politique de la dernière philosophie de Wittgenstein par ce qu’elle est aussi pragmatique et s’occupe des conséquences de nos actes à l’intérieur de nos milieux de vie et de nos frontières symboliques (machines / réseaux / humains / institutions / langages / milieux vivants), apparaît comme centrale d’un mouvement de mobilisation par l’empathie complexe, le souci des autres et de la vie sur Terre et l’expérience de l’expression complète, entière et complexe de sa propre vie par la vie des autres en soi même. Dans les mondes percutés par les catastrophes climatiques et la nécessité physique du changement de sociétés – les lois physiques – et d’économies politiques, l’importance de la forme d’activités avec la coopération sociale et démocratique au delà des logiques du capitalisme fossile et du repli sur soi égoïste, apparaît comme un franchissement d’un seuil d’évidences nouveau pour l’homme, l’enfant et la femme ; pour quelles raisons encore travailler si mon travail détruit à ce point la planète ? Qui travaille – ensemble ou seul – pour quelles motivations internes, dans quelles intentions possibles ? Comment travailler pour sauvegarder nos milieux de vie, préserver nos territoires, nos institutions complexes et nos habitations humaines ? Comment vivre – politiquement / économiquement – ensemble avec tout le vivant dans son hétérogénéité, son entropie, sa globalité complexe et ses boucles de rétroactivités (l’effet agit sur la cause qui a son tour agit sur l’effet) ? Qui exploite encore des « ressources naturelles », pour quels enjeux d’existence, à quelles finalités d’interaction et de survies entre des humains et leurs milieux sociaux et vivants ?

La voix comme revendication d’un ensemble humain ou vivant – naturellement pris dans un destin d’opposition politique – , l’importance de la logique grammaticale comme émergence de formes d’ententes, de solidarités actives et d’entraides, l’expression des émotions primitives de l’humain (colère, joie, douleur ou crainte), l’empathie bienvenue comme émotion de la démocratie, la passivité et l’accueil de la voix différente, rendant possible l’écoute attentive des autres, enfin le pragmatisme politique et la coopération ajustés aux temps présents des catastrophes climatiques ; former des êtres humains à ces projets éthiquement complexes qui impliquent une transformation de soi et des autres, c’est là une grande part essentielle et significative de l’éducation des individus adultes et de la transformation du travail, des intercommunications sociales et des économies symboliques en 2026-2050. Des philosophes comme Wittgenstein et le pragmatiste américain G.H. Mead peuvent nous aider à affronter le « possible inévitable », à y voir plus clair ensemble, notamment sur les plans de la méthode d’organisation des sociétés humaines qui vont travailler – enfin – à l’atténuation des effets du changement climatique.

Fragments d’un monde détruit – 216

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