– Contrôle et Aliénation –
L’empreinte psychique majeure d’un régime de discours autoritaire quand il augmente la présence du psycho-pouvoir dans les gestes, les voix et les attitudes humaines ou vivantes est double ou quadruple. D’abord expulsée d’un chemin vers un soi différent, une articulation claire et réussie entre le moi social encadrant et le je créateur, l’individualité humaine se retrouve à marquer et intérioriser dans son corps et ses représentations d’elle-même, la forme juridique et historique de la contrainte extérieure au nom d’une sacro-sainte et impossible Transparence. Ensuite ce qui s’exprime là ici au présent de l’interaction n’est que la voix ou le codage physique et symbolique du psycho-pouvoir qui va maintenir un même spectre de variations linguistiques et expressives de formes symboliques. Les deux premières modalités de la contrainte supérieure – Transparence et Univocité – sont caractéristiques des sociétés de contrôle en tant que bio-technique d’une psychologie politique adaptées aux formes d’incarnation de la « polis » avancées au XXI° siècle.
La Transparence va ainsi impliquer partout et concrètement dans toutes les situations et les expériences de vie les plus ordinaires, la technique disciplinaire de l’aveu comme moyen de se trouver toujours aligné soi-même avec les objectifs et les processus d’identification du groupe social dominant ; avouer c’est comme se mettre en règle avec zèle et moult précaution avec un extérieur dont le psycho-pouvoir possède les variations expressives, les intentionnalités, et les émotions collectives les plus adaptées, les plus conformes aux contraintes de survie de la personnalité autoritaire. Sa propre voix disparue, ce qui sera Authentique sera réglée sans simulation par du codage juridique et capitaliste – le droit de dire et de faire ce qui relève exclusivement du droit des plus forts – l’économie du psychisme humain est ici une mise en œuvre de la décision humaine dans l’expérience sociale d’un pouvoir bien spécifique. Ce qu’illusoirement, nous décidons de croire ou de ne pas croire n’est déjà plus dans notre pouvoir de dire ou de faire et les références elles-mêmes aux choses et aux événements historiques en sortent fragilisées ou détournées.
Penser devenir ce corps sacrificiel, ultime et transparent, c’est prendre la place et le rôle de l’instrument de vérification de ses propres états mentaux et réactions expressives, instrument qui auto-entretien et auto-alimente sa propre survie, au contact de ce vidage systématique du soi-même, ou de cet effacement permanent et continuel de cette zone du secret qui abrite la singularité existentielle de l’individu. La singularité d’un caractère humain, les âpretés d’une psychologie ou d’une âme ; toutes les saillies d’un comportement hétérogène et différent seront ici rabotées, lissées, effacées, exposées au bénéfice d’une forme symbolique et physique adaptée aux besoins réels des plus forts. Le pouvoir global de la Transparence s’insinue partout avec cet œil d’insecte, panoramique et globulaire, qui voit, aligne, surveille, tue et signale en continue à la surface des corps disponibles les écarts de conduites ou de langages, les replis intérieurs, les angles expressifs complexes, les désordres spontanées et imprévisibles, les capacités collectives de résistance …
Ce qui est le construit de la voix et de la figure du maître et de la maîtresse dans les immeubles de verre, dans les « open-spaces », les maisons-vivariums et toutes les muséographies des interactions sociales-économiques ; cela, cette emprise du nouveau pouvoir – innommable et irrésistible – qui instruit les cahiers des rêves des égos-drames tout puissants dans la vie même des corps rassemble toutes les voix fragiles d’une Humanité méprisée dans une tessiture lignifiante et par une force supérieure de contrôle. Ici, l’unicité ou la voix univoque, traduit la puissance d’une force psychologique et politique qui contraint, abuse, uniformise, assure les futurs décidables, robotise, détruit la valeur rareté de l’information et du caractère humain et singe a tout bout de champs, la voix unique du maître, le comportement grégaire et l’opinion juste, adéquate et infaillible, par la promotion de la performance individuelle et de la méfiance. Vox-codeur, corps exsangues, aliénés et dirigés par le sport-dopamine et la sur-satisfaction égotique, messages simples, spectaculaires, contraintes intériorisées et émotions primaires, proto-caricatures de type psychique des personnalités autoritaires, massivement diffusés à l’intérieur des écosystèmes informationnels, toute la « forme tautiste de communication » (la confusion de registre entre l’expression et la représentation – Sfez, 1988) accentuent la possibilité de l’empreinte psychique profonde du pouvoir dans le corps même des individus.
Pourquoi ce dyptique là ; Transparence et Univocité pour caractériser l’une des formes d’expression majeures et l’un des moyens d’action stratégique du psycho-pouvoir sinon pour souligner aussi le perfectionnement des techniques de contrôle politique qui exploitent toujours la psychologie humaine et qui aboutissent à rejeter les corporéités différentes, contre-nature, malades, ou dé-rangées (ranger ou classer ailleurs qu’ici et maintenant dans l’économie du pouvoir) au delà du territoire de la politique (polis comme une cité de toutes significations humaines – être et se situer hors de la Polis dans un devenir-monstre). D’emblée ce noyau stratégique de description de cette figure contemporaine, passée et future du psycho-pouvoir doit se greffer, comme dans une géométrique du contrôle et de l’aliénation, à un autre dyptique ou rapport de puissances, pour informer et unifier les diagonales de ce carré magique d’une critique réussie d’une psychologie politique particulière ; Authenticité et Conformité…
Le fonctionnement paradoxal de chaque angle droit du carré – à la fois un et plusieurs – instruit cette mécanique irrésistible de la contrainte sur soi, qui est en même temps l’encouragement par soi-même, de l’exercice du contrôle extérieur, dans son intériorité même et par sa propre volonté – cette sorte de duperie de soi-même – de ses croyances, jugements, attitudes et même de ses décisions les plus intimes. Le caractère absolument nouveau et puissant de cette technologie de domination représentée par la géométrie du carré comme forme totale, fermée, qui sépare et exclue renvoie à ces lignes tracées dans son intérieur, ces lignes ou diagonales de maintien disciplinaire des corps et des psychés ; parler vrai, être authentique, résonner unanimement avec les voix de ses autres, mais garder tout le temps le sens de la mesure afin d’obéir à un maître-orchestre invisible à la musique égale, uniforme, adaptée, confortable …
Les latitudes possibles ou les latérales de résistance naîtront de l’étonnement proprement philosophique – la Philosophie prête pour une éducation des adultes – qui éduque les capacités à formuler les questions et à construire les jugements critiques du système social-autoritaire et lutter contre l’économie du rien, du vide idéologique et du néant de la décision collective et politique. D’ailleurs toutes les technologies issues des programmes neurolinguistiques d’Intelligences Artificielles dîtes génératives au XXI°siècle vont d’abord mobiliser la capacité humaine à interroger de manière critique les écosystèmes de décisions (avec la requête prompt faite dans un système d’Information (SI)) à l’intérieur des administrations, des entreprises ou des institutions. Et cette acquisition de la capacité réflexive et critique qui consiste à formuler la bonne question ou la question pertinente est toujours reliée à un milieu, une ambiance sociale et psychologique, une dynamique d’émulation collective, une enquête pragmatique et un problème explicité, ou une forme du présent de l’action comme contrôle inversé de la réalité sociale qui change et s’améliore ..
Transparence, Authenticité, Conformité, Univocité seront ainsi devenus les quatre points cardinaux (les diagonales du psycho-pouvoir tenues par le « Cardos » ou le cœur charnière qui fait bouger une forme symbolique), d’une forme de vie a-démocratique, autoritaire, ancienne, une forme sociale éloignée des futurs possibles des êtres vivants parce que le vivant doit demeurer constamment l’horizon possible des politiques, des économies et des éthiques humaines, animales ou machines, dans cette mesure d’une possibilité réelle de transformation interne des sociétés humaines face au défi immense de l’écologie sociale, démocratique et politique.
Fragments d’un monde détruit – 104
