Le maintenant comme irruption de l’éternité dans le temps est l’unité spatiale et temporelle fondamentale du réseau numérique mondial ; l’agent connecté au réseau maintient la dynamique de spatialité du réseau dans l’instant de l’interactivité personne / machine ; l’instant de son branchement, de sa connexion au virtuel. Dans le filet mobile du réseau, le dispositif technique et social constitue un centre irradiant qui capture l’agent consommateur connecté pour agir depuis plusieurs centres périphériques, médiumniques, égotiques, et ubiques.
La métaphore du filet implique le contrôle des territoires et la capture des individus-atomes, dont les interactivités clignotent dans un espace-temps électrique et numérique. Ainsi le découpage du temps en série omniprésente de maintenants individués par des milliards de canaux de communication permet la réalisation de sphères d’enfermement et d’auto-valorisation. Chaque individu-atome isolé par le capitalisme numérique renforce la présence du réseau autour de lui, dans sa vie concrète, par ses connexions continues. Ce bouclage individu / réseau est une sorte de prison plastique, ouverte, mobile, de laquelle s’échappe tous les « insectes de feu » ; individus projetés, qui font la différence future, la mixité de nos liens et l’intersection des relations, des sociétés, et des sujets politiques.
Maintenir l’attention fébrile du consommateur du réseau est un objectif prioritaire des sociétés du Net des objets ; ainsi la partition ultime, cette brisure de l’espace-temps, provoquée par les objets interconnectés, implique aussi l’isolement, le repli et l’incommunication. Mais cette dynamique des sphères convient bien aussi à la rencontre du lointain et du proche, à la différence sensible, et à la rareté des contacts humains. Parce que l’intercommunication symbolique dans l’Internet parvient à faire ressembler suffisamment les réponses des femmes, des enfants et des hommes de toutes les régions du monde, nous pouvons parier sur notre appartenance à un seul Esprit lié à l’Humanité ; une universalité venue du langage et de nos gestes.
Vivons nous l’ère de la désintégration politique lorsque l’agent insecte produit des contenus multimédias, en continu et dévore sa propre maison commune par l’alimentation de l’Internet ? N’est ce pas le dernier avatar de la panique « morale » , cette forme de pensée du « retour à » ; pensée de l’origine, provoquée par les vieux penseurs de l’arraisonnement technique , de l’homme terminal, et de l’authenticité de l’être ? La virtualité peut ainsi être une chance pour vivre autrement au travers de la puissance réticulaire remise à l’échelle de la grande société démocratique.
L’insecte de feu tape sur la vitre glacée, s’absorbe dans la lumière des écrans, tourne dans des boucles de filtrage ; ses messages envoyés dans l’éternité du réseau sont centrés sur lui-même et sa propre dévoration. C’est le long cri de l’humanité lancé dans la planète-monde ; cette virtualité de la puissance politique et psychologique capable peut-être de réparer nos destins et nos inspirations n’est qu’une possibilité de la liberté humaine. Mettre le corps de l’humain-sensible, au niveau de ce pouvoir terrible du réseau revient alors à comprendre l’autre en soi-même, lui accorder une place et un temps dans sa différence sensible au cœur d’une forme de socialité différente.
Fragments d’un monde détruit – 18
