L’imposition d’une forme de communication politique autoritaire issue de l’expérience de la guerre ou de la répression sociale et culturelle exige l’alignement des conduites individuelles sur une conduite collective recherchée comme juste ou fiable ; conduite centrale, uniforme, compacte et dure. Orientée vers la confirmation des traces, des désirs, des inclinations, des attitudes des plus nombreux, la conduite politique centrale, aveuglante, attire comme cet œil du cyclope fascinant, hypnotique ; un abîme irisé, coloré d’une crainte collective sournoise, diffuse, qui réduit nos capacités d’assentiment à une réalité sociale vivante.
Ainsi l’Institution grégaire qui incarne le pouvoir autoritaire doit exiger non pas l’individualité forte et l’indépendance d’esprit mais bien plutôt et toujours l’adhésion sans limites, ni critiques aux sentiments, jugements et attitudes du groupe dominant. Par crainte de l’exclusion sociale, le rapport à soi investit d’une inquiétude fondamentale est réduit à sa pauvreté la moins expressive. Nous devons aux groupes les plus forts notre sécurité et ne savons pas comment intérieurement déroger à ce principe psycho-politique dur, le plus fort impose sa ligne psychologique, sociale et politique aux plus faibles. Dénoncer l’opposant, l’étranger, le faible, le déviant convertis en cibles politiques du pouvoir, c’est retrouver la tranquille et lâche assurance d’être compris de tous les autres, et voir sa vie retrouver sa base « morale » et matérielle.
Résister, agir ensemble, éprouver en soi la résistance du Monde revient alors à faire acte de liberté, avec courage publique et passion subjective, ne pas dénoncer des voisins ou des opposants ciblés par les pouvoirs, comprendre leurs raisons d’agir et revenir à un sentiment moral primitif, bouleversant, reliant une succession d’événements de la vie dans un même faisceau de perceptions, pour combler ce vide laissé par la peur d’être soi. L’instinct social retrouvé implique ce sentiment de sympathie immédiate et universelle envers ceux et celles qui ont besoin de nous, la force du vouloir vivre qui ré-assure l’individu dans son expérience vitale ordinaire.
Dénoncer les forces vitales qui menacent l’Institution de la guerre et la forme aveuglante de la haine revient à renoncer à sa part de liberté, d’égalité et d’indépendance vis à vis des plus nombreux et des moins proches de la réalité organique de la vie. Dans l’expérience de la faiblesse, nous retirons à l’inverse la part de solidarité intime qui nous relie à la Nature. La forme vitale – ce sentiment d’appartenance à une totalité vivante supérieure – nous ramène ainsi vers l’attention aux particuliers, à l’exception ordinaire, aux miracles de la Nature, et à l’expérience de la liberté sociale, politique et sensible.
Le savoir repris dans l’expérience de la guerre ou de l’injustice ne peut combattre faute d’intelligence active, sereine, l’expérience de la reconnaissance obtenue par tous les contacts avec les vivants dans leurs relations internes avec la vie, la mort, la peur, la joie ou la souffrance. C’est ainsi que la reconnaissance, ce voir « avec l’autre » est plus décisif, plus efficace, plus significatif et au final meilleur que le savoir techno-scientifique car la reconnaissance est un « voir avec l’autre » non un « voir au travers » dur, transparent, dénué d’espérances et de sensibilités. La reconnaissance emmène la connaissance dans sa dimension d’altérité « éthique », de réflexivité sociale, de mixte du proche et du lointain, de social et de naturel, et recontacte les groupes humains à une totalité organique et vivante.
Fragments d’un monde détruit – 17
