Machines à vivre

L’embarquement des corps humains et animaux à l’intérieur des macro systèmes techniques communicants (télé activité distante par Internet, transport de l’Information, industrie électronique, exploitation des sols, abattage industriel …) et des processus de reproduction et d’accumulation des forces hyper-capitalistiques (thésaurisation, abstraction de la force de travail par la valeur d’échange, incrustation de la norme générale du profit dans les conduites et les décisions artificielles d’acteurs de marchés …) détermine une certaine manière de vivre inhumaine dont la principale caractéristique est l’aliénation à une brutalité machine ou une intégration forte d’une mécanique d’adhésion aux lois générales du marché, des corps, des formes devenues a sensibles par dressage et des esprits conformes. Cette brutalité – machine peut renvoyer à quatre grandes manières de vivre ou branchement aux câbles processus horriblement froids, brutaux et réticulaires de machines à vivre. Les « way of lives » de 2050 sous la pression d’une réduction des moyens de survivre à l’extérieur sous l’effet du changement climatique appellent des analyses transdisciplinaires et croisées entre anthropologie sociale, littérature et science fictions, philosophie de l’action, psychologie sociale et sociologie pragmatique pour dessiner un contre-profil-type d’un habitant de zones d’habitations, intégralement fermées et climatisées ou bien un.e vivant.e (humain ou animal ou végétal) de territoires encore vivables et possédant des potentiels de bien être, maintenus par des politiques écologiques mondiales, solidaires et massives.

Une autre réduction – elle issue de la forme de vie capitaliste et d’une réduction ego cognitive de nos décisions – tient aujourd’hui en la formidable atomisation de la société traditionnelle par le capitalisme numérique et linguistique dont le principal effet majeur est de parcelliser le socius, par la transaction – individu terminal connecté -, détruire les liens sociaux, isoler l’individu roi et son Ego petit maître toujours en cours de vente et d’achats de ses images, quelque part dans un réseau d’échanges économiques ou financiers. Les machines à vivre comme formes de l’aliénation à l’intérieur des sociétés de contrôle, dépendent toujours de l’hyper capitalisme de prédation et de surveillance ; elles peuvent être rangés sous quatre catégories ; les machines à lire, les machines à voir, les machines à tuer ou les machines délirantes …

Les machines à lire dans un sens traditionnel, sont les surfaces objets de captation du sens par intermédiation de symboles et d’interfaces connectés à la fabrication du sens de mondes particuliers ; le livre est une machine à lire complexe doté de pages, de découpages en chapitres, d’une bordure, d’une couverture, d’une reliure éventuelle ou d’illustrations, on peut maintenant en 2025 payer des Intelligences Artificielles (IAG – dîtes génératives) pour lire à notre place comme un anagnoste ou machine esclave. La voix ainsi codée par la machine représente la sortie audio dynamique du sens par la sonorité métallique d’une « vox codeur », toujours ici la langue est comprise comme un code par lequel des mots véhicules font transiter ou voyager un sens décodé par le récepteur. Codage, asémanticité et complétude de la lecture par la machine assure une livraison d’un compact audio esthétique qui doit matcher avec un besoin d’exploitation économique d’un texte humain ou machine. S’entre aperçoit ici déjà le futur de la capacité à symboliser d’une forme humaine de vie, ou l’autonomie radicale d’une intertextualité reproductible à l’infini et à toutes vitesses, par les machines à produire des symboles comme les IAG.

En creux, se dessine l’architexture nouvelle de la capacité représentative des organes cerveaux qui peu à peu vont se débarrasser des symboles matériels (signes couchés sur la feuille, alphabet humain, images, icônes, notes, tous les reliefs du langage …) pour gagner la capacité de contact direct via des programmes de modélisation informatique connectés à une neuro-sphère afin de « traduire directement » les représentations du cerveau sans symboles autres que le percept brut psychique. Ici surgissent les machines à voir, ou le flash neuronal direct, l’impression d’un langage primaire, d’une interconnexion originelle et fondamentale [cerveau-machine], qui se débarrasse de toutes formes de matérialités symboliques, des signes comme des lettres, des mots, des phrases complexes, et par la même occasion de toutes les grammaires d’activité ou la logique grammaticale qui – on le sait depuis Wittgenstein – accompagne, organise, structure et contrôle des activités humaines ordinaires (acheter, vendre, raconter une histoire, se souvenir des temps passés, imaginer un futur possible, faire une promesse, jouer aux échecs, écrire un poème, composer une musique, bavarder, etc. – tous les jeux de langage et leurs histoires dans une anthropologie des langues humaines et des systèmes communicants). Le réductionnisme neuronal est ici le prototype-(in)humain futur ou la conception chère au transhumanisme d’un humain augmenté par la machine, avec l’humiliation de la mort biologique, la destruction de la diversité ethnolinguistique au bénéfice d’un universalisme froid et abstrait, enfin la réduction de toutes formes de conduites morales à un petit manuel de survie naturaliste. Brancher les cerveaux sur des machines à voir, afin de rêver une fusion neurale biologique et ultime, par le décodage d’impulsion électrique et sortir de ce qui est vécue comme une impasse biologique et culturelle liée à une forme ancienne de vie.

L’effet de cette machination de la vie, dans des systèmes techniques ultra complexes, des sortes de zones technologiques sombres, exclusivement comprises par un bataillon d’experts, rend plus facile, le rapprochement des machines à vivres avec les technologies du complexe militaro-industriel et la fabrication d’armes létales autonomes. La robotique exploitée en vue d’exercices militaires réelles ou d’entraînement est non pas seulement la décision humaine d’user de la force par une extension machine ou une série de prothèses simulant l’arme, dupliquée à l’infini avec des coûts réduit par économies d’échelles, qui transforme radicalement les théâtres d’opérations (on le voit avec la guerre des drones en Ukraine contre la Russie ; le pilotage et la stratégie de déplacement, de furtivité et de captures et éliminations des cibles potentielles) ; la robotique de guerre exploite aussi la possibilité d’une délégation de la décision de tuer, programmée selon des programmes de décisions complexes qui malheureusement se réduisent trop souvent au « Trolley problem ou dilemme du tramway » en évitant la complexité des éthiques humaines, et pressurisent le soldat en charge d’appuyer sur le bouton du joystick. Les machines à tuer promettent l’illusion d’une guerre propre, d’une arme protectrice – alors que les guerres hybrides contemporaines mixent différentes techniques d’assaut et de défense dépendantes des guerres informationnelles, où l’Information est comprise comme une unité discrète de calcul – « Bit – Binary Digit» – de déstabilisation de gouvernements ; un choc de différences qui sous l’effet de massification et de spatialisation du réseau médium, peut faire basculer des régimes politiques et s’affilier des alliés dans une guerre de propagandes.

Enfin dernière machine à vivres ; le désir ou le délire de jouir de soi pleinement, dans les machines délirantes exploitées par les industries du divertissement ; là l’Ego drame prend toute sa signification d’archétype de l’humanité diminuée au XXI° siècle. Le smartphoneur, le youtubeur, les adeptes du casque audio Bluetooth, ou du casque VR, le home cinéma ; toutes technologies d’enfermement de soi-même dans soi-même, l’illusion de la fausse distance, et le corps pris comme surface de stimulation pure, non pas seulement le désir sexuel pris en charge par l’industrie pornographique, ou le désir d’exposition maximale, mais surtout l’absence d’autres humains ou animaux ; la difficulté à exprimer ses ressentis chez les jeunes générations, tout ce qui arrive par le réseau informatique est impulsé, « déjà dit » quelque part et intensivement clos sur un contenu phénoménal, sensible, jamais explicité ou exprimé par des symboles ou des mots signes à soi, qui pourraient rattacher cette expérience vécue à une expérience plus universelle ou plus générale à l’aide d’une logique grammaticale, de mots, de comparaisons, de métaphores, de figures de style étudiées en littérature.

Ici devant les machines à vivre le monde du XXI° siècle, auxquelles les expériences vécues de ce monde se réduisent dans un bouclage cybernétique ; ces quatre dimensions : lire, voir, tuer et désirer, la philosophie de l’action et le pragmatisme humain projettent la possibilité d’une émancipation globale par le sens inhérent à la forme humaine du monde ; c’est à dire le respect du vivant, dans ses formes hétérogènes, ses capacités expressives, organiques, et la force de transformation démocratique des politiques du système Terre, rendue possible par les libertés créatives et les justices redistributives de toutes les capacités réelles de vie.

Fragments d’un monde détruit – 173

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