Charlie Chaplin (1)

L’un des miracles du cinéma mondial, un exploit cinématographique à la mesure du génie du comédien-réalisateur qui conduit à repenser toujours l’importance des scènes de compassion et de sympathie jouées entre la faiblesse et la force, le riche et le pauvre, peut être extrait du film muet de Charles Spencer Chaplin  (1889. Londres – 1977. Suisse) ; « Les lumières de la ville » [« City Lights »] sorti le 30 janvier 1931 avec en distribution et pour les trois personnages principaux  ; le vagabond (Charlie Chaplin), la jeune fleuriste aveugle (Virginia Cherrill) et l’homme riche et excentrique (Harry Myers). Plusieurs scènes importantes structurent ce film muet accompagné d’une musique composée par Chaplin lui-même (et du thème « Flower Girl » composé par José Padilla) ; l’introduction (scène 1) d’un grand humour et pleine de légèreté met en scène le simili-clochard ou vagabond – héros du film – pris en flagrant délit de repos sur la statue pompeusement nommée « Paix et Prospérité » et officiellement dévoilée pour être inaugurée par les officiels de la ville. Ici, le contraste est saisissant entre les mouvements maladroits du vagabond pour échapper aux regards imposants des policiers, du maire et de la foule spectatrice, et l’espèce de métrique débile et mécanique orchestrée par les brigades d’officiels pour conduire la cérémonie – remettre l’action dans les bons rails . La scène très courte et réjouissante indique immédiatement la frontière ou le décalage de situations qui seront constamment et savamment maintenus par le réalisateur entre le vagabond-errant et le reste de la société de la ville (hommes riches et si sérieux, policiers bien droits, voiture de luxe, enfants dressés aux moqueries, fête dérisoire, artificielle et somptueuse).

La seconde scène (scène 2) d’une grande finesse et sensibilité fait se rencontrer une jeune femme aveugle – pauvre fleuriste de rue et vendeuse à la sauvette et le vagabond qui aura ce geste de la main devant les yeux de l’aveugle pour lui confirmer à lui la cécité de la jeune femme. Ici la délicatesse de la rencontre est si émouvante qu’elle va impulser au film toute sa tension dramatique et placer au cœur du récit l’entrelacement des deux destins unis déjà abstraitement par deux formules de vie ou conditions d’existence semblables ; un vagabond errant sans le sou, une pauvre jeune femme aveugle tentant de vendre des fleurs pour survivre. La troisième scène (scène 3) qui informe un peu plus les aspects comiques du film est le contact abrupt entre un homme riche, visiblement désespéré et le vagabond au bord du fleuve au moment où le riche totalement soûl, tente d’attenter à sa propre vie – le suicide ici est répété et parodié plusieurs fois [une pierre attachée à une corde dans l’intention de se noyer passera du cou de l’un à l’autre dans un mouvement clownesque très rythmé] comme pour dire l’extravagante dérision du geste .. Finalement pour remercier le vagabond de lui avoir sauvé la vie, le riche semble le prendre sous son aile et l’emmène chez lui dans une résidence huppée, aux intérieurs confortables et luxueux .. L’état d’altération de l’humeur du riche excentrique sous l’effet de l’alcool occasionne des débordements d’effusion et un accueil chaleureux du vagabond ou quand il est sobre – redevenu conscient, cynique et froid -, un oubli complet de ses gestes et un violent rejet ….

Mais ce contact improbable grâce à l’alcool, l’ivresse et à l’humeur grisée du riche excentrique aura pour effet et don de fournir au vagabond suffisamment de billets de banque pour acheter toutes les fleurs de la jeune aveugle d’un seul coup (scène 4) – et ainsi de se faire passer pour ce qu’il n’est pas ; un noble et riche gentleman. Ici, Chaplin, par un écart de récit magnifique, montre comment toutes les correspondances et les croisements des fils de l’histoire se tiennent en alerte, éveillés, par cette unique dimension de tromperie, dans le cœur battant du récit qui est la rencontre dissymétrique entre deux êtres pauvres, presque asociaux et d’abord étrangers dans une ville de 1931 (la crise économique et le krach boursier de 1929 ne sont pas loin). Cette tromperie presque innocente par cet achat inespéré va transformer le vagabond aux yeux (fermés, occultés, sans visions ni interprétations) de la jeune femme et lui donner l’occasion d’une attente mutuelle, désirée pour une présence sérieuse, bonne et digne auprès d’elle, dans son pauvre logement très étroit – une seule pièce pour tout faire – et de sa grand-mère. Les scènes de visite dans le logement de la jeune femme, d’un vagabond auréolé de son statut et de son fait de gloire – être d’une riche apparence – sont très subtiles et si justes à chaque fois. Entre la lecture du journal, du courrier, le paiement d’une dette de loyer, le don de nourritures, le vagabond aimera la jeune femme et profitera de cet amour naissant presque miraculeux et interdit dans l’aveuglement d’une reconnaissance d’une forme sociale, hiérarchique de rapports humains, grâce peut-être à la cécité de la jeune fleuriste ; cette double vision. Un article du journal lu au hasard relate la possibilité d’une opération chirurgicale pour soigner la cécité – retrouver la vue – sous la condition d’une certaine somme d’argent. Là aussi le vagabond réussira son pari d’amour et de reconnaissance avec cette relation si mystérieuse entretenue avec ce riche excentrique – à l’ivresse décidément si bienfaisante ! – qui toujours – sans fautes – et uniquement dans l’enthousiasme et l’ivresse lui reconnaît l’amitié et va avancer l’argent pour que la jeune femme puisse faire l’opération …

Chaplin temporise ensuite le récit avec plusieurs scènes qui emmèneront le vagabond en prison faute de pouvoir justifier de son état civil auprès de policeman assez idiots pour croire n’importe quelles apparences de vol … En sortant de prison, le héros vagabond, errant, un peu déviant et clochard, va se promener, tenter de retrouver les lieux de leur première rencontre, croiser au détour d’une rue à nouveau la cruauté de la ville incarnée par la moquerie des enfants – pauvres amusements de jeunes vendeurs de journaux, puis … L’importance de cette scène finale – son importance dramatique, historique et émotionnelle dans l’histoire du cinéma et de nos vies est là comme un aboutissement de la tension dramatique issue de la rencontre continue entre le vagabond et la fleuriste. Quand le héros en piteuse état tourne à un coin de rue et se retrouve devant la vitrine d’une boutique assez agréable d’une fleuriste, pour laquelle travaille la jeune femme qui a retrouvé la vue, il reste en arrêt, l’ayant immédiatement reconnue, hésitant, sachant qu’elle ne peut pas – elle – le reconnaître (« j’ai fait une conquête » dira t – elle dans un éclat de rire innocent et charmant alors qu’elle voit au travers de la vitre de la boutique le vagabond la regarder fixement). La jeune femme de bon cœur, par pure bonté, va offrir une fleur – elle veut lui donner aussi dans sa main quelques pièces de monnaie. Et ce moment là est si beau, si grand, – par le toucher sensible d’une main à l’autre, d’un corps à l’autre, quand elle veut déposer sa monnaie, sa propre main se rappelle la singularité de la main du vagabond. Elle sait tout à coup que c’est lui, l’apparent riche gentleman, qui a changé sa propre vie. Ce misérable vagabond qui n’a comme seule richesse que la bonté du cœur.

Le film est un exploit cinématographique  ; il est organisé par cette merveilleuse rencontre primitive, répétée devenue archétypale, dans plusieurs circonstances entre la fleuriste et le vagabond … Il nous donne une leçon d’humanité incroyable, ordinaire, sidérante, intemporelle ; la possibilité philosophique de voir les gestes, les signes, les attitudes correctes, justes, adéquates aux situations de souffrances ou d’émotions ou de contacts primitifs qui font renaître la vertu de compassion dans le film et hors du film et ceci par les lumières de la bonté humaine. La capacité de transformation de la scène finale est très grande ; c’est une sorte d’état d’apesanteur, d’illumination, qui saisit l’âme de la spectatrice et du spectateur parce que tout se conclut presque miraculeusement dans cet acte inouïe de la reconnaissance de la figure de l’errant.e et du ou de la pauvre par la compassion et la sympathie. La pauvreté matérielle n’est plus rien, seule va compter la bonté et la force spirituelle des deux êtres vivants qui se retrouvent. La pauvreté matérielle est anéantie par la sensibilité extrême des deux protagonistes de même l’échelle hiérarchique du riche et du pauvre est effacée, ou retirée au profit d’un acte de compassion pur – un acte de presque amour – qui remet la dignité de la vie humaine et des relations sociales, vivantes au centre de l’action humaine et de la narration du film. L’importance de ce film dans l’histoire du cinéma et la filmographie de Charlie Chaplin est si grande qu’aucune nouvelle vision de celui-ci ne pourra éteindre et empêcher les larmes d’émotion et d’admiration vis à vis de sa perfection formelle et symbolique à chacune de ses projections dans nos vies.

Fragments d’un monde détruit – 128

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