La langue désincarnée

La fabrication stratégique des zones de repli et de refus des relations de référence à la vie réelle des mots et des expressions se fait dans une forge de signaux d’effacement et de neutralisation du sens … Cette fabrication d’une zone de langage mouvante qui s’est éloignée de la réalité des expériences vécues des acteurs et agents de processus sociaux sémiotiques, répond à un plan d’ensembles tactiques en plusieurs volets que poursuivent les réactionnaires ; 1) montrer les muscles et la force réactive d’une supposée autorité supérieure qui va s’exercer sur les choses de la vie 2) imposer des nuages lexicaux ou de termes adéquats dans une forme-pensée masquante et idéologique 3) s’assurer de l’adhésion du plus grand nombre par la simplicité redoutable de raisonnements proto-typiques 4) montrer toujours l’ennemi par les désignations du bouc-émissaire étranger sans patrie, sans lois et sans foi 5) fixer des systèmes de projection de signes dans un nombre très réduit de contextes d’emploi de ces signes afin d’éviter tout contact avec la diversité et la richesse de l’expérience historique i.e limiter au maximum la diffusion de la culture au travers de la langue.

Cette fabrique de la langue réactionnaire est une fabrique du vide politique, de l’absence de soi, de la morne figuration des spectres-signaux qui vont comme dans un processus de meutes chasser de nouvelles configurations symboliques, chercher à ramener la langue de l’individu le plus éloigné du troupeau vers la meute pour augmenter les chances de survie du groupe social dominant. Et tout l’art des techniques d’infos-guerres exploitées par les mouvements xénophobes et racistes en France, en Italie et ailleurs est de tuer l’argument complexe dés qu’il apparaît, tuer la forme de pensée complexe à l’intérieur d’un écosystème grossier d’échanges de signaux, d’alarmes et d’alertes. Les médias guerriers des réactionnaires sont là à leurs mains comme des armes technologiques et informationnelles qui font basculer un régime de vérité fondé sur la Science, la Société et l’Éthique, vers un régime de propagande fondé sur la Peur, le Conflit, le Plaisir et la Haine.

Le Vrai mis à la casse sorti des critères de la délibération sensible et raisonnable, apparaît dans ces funestes mises en scènes médiatiques de débats monochromes, statiques, compactés et univoques, comme une créature frêle, chétive, bien trop fragile ; un horizon d’attentes qui n’en finit pas de mourir sous les coups de butoir des animateurs et animatrices du néant, débiles, rances et fourbes … Et la parole cornaquée par ces espèces de sous-produits économiques ou dispositifs symboliques issus d’une machine pulsionnelle réactive qui est déjà prise dans les forces du ressentiment historique s’est pulvérisée sur le mur de la réactivité et de la détérioration de la démocratie dans notre forme de vie du langage. Si les mots du ou de la leader populiste et autoritaire ne signifient rien dans la vie de la langue humaine, c’est en grande partie du fait de leur incroyable ignorance de la complexité des expressions des formes vivantes et de leurs réalités politiques et sociales.

Envoyer à la tête d’un gouvernement raciste, autoritaire, dans les administrations publiques, une fumeuse équipe de bras cassés qui compte faire de la « préférence nationale » – contre le régime du droit et de la vérité – un critère de décision introduit à l’intérieur de différents domaines de l’action politique est un événement historique incroyable, insupportable – comment peut-on le croire nous ensemble en France, en 2024 alors qu’il advient peut-être dans les faits – et la responsabilité collective des citoyennes et citoyens de France et d’Europe est grande, elle ne peut pas fléchir devant le parti de l’intolérance, du rejet de l’autre, du déni climatique et de la discrimination – parti mené par une bande d’incapables à l’inculture avérée, aux instincts vils et stupides, qui n’ont jamais gouvernés quoi ce que ce soit en France et encore moins eux-mêmes, seulement quelques mairies ouvertes à de tristes expériences de laboratoires.

Et si leurs langues demain doivent s’incarner dans nos corps et dans des esprits rendus plus vulnérables encore, cela se fera dans la violence critique et la résistance politique à chaque tentative de renier le droit, à chaque essai de casser une langue et une morale commune, il nous faudra réunir des forces démocratiques encore, faire masses, désobéir, dans les limites précises de la défense de la démocratie. Et leurs manières d’arriver depuis 2002 dans le paysage de la communication politique et institutionnelle français par une douceur écœurante, une fadeur horrible d’êtres habiles communicants, la méthode terrifiante qui consiste à endormir la vigilance citoyenne par l’achat massif d’espaces-temps médiatiques, depuis de nombreuses années, la manière de se faire avoir complètement, dans nos vies démocratiques, dans ce « Modus Momentum » historique (Backlash, réactions économiques violentes, pauvreté et injustice sociale, exclusion des mouvements d’acquisition de nouveaux droits ..) est une technique de contrôle et d’emprise d’une psyché collective dont les formes s’expriment dans les médias guerriers, antiféministes et réactionnaires de plus en plus nombreux et à l’influence massive (C-News, Fox-News, RT, BD Voltaire, Valeurs actuelles, JDD ..) et des réseaux sociaux satellisés (Tik Tok) et des you tubeurs, stars d’influences, virilistes, violents, vulgaires et dangereux que suivent régulièrement si cela n’est pas quotidiennement de nombreux jeunes esprits.

Réincarner la langue qui dans cette configuration de l’action politique historique se prête aux jeux grossiers de plateaux d’infotainmment, de petits rois et petites reines de bavardages insipides, incessants et de jugements bien conformes, et d’abord favorables toujours aux puissances de l’argent, de la séduction et de tous les plus forts ; réincarner la langue, repousser les pulsions du ressentiment, revivre la responsabilité collective du vrai et du faux, dans la langue du bien-agir ou du mal-agir, cette responsabilité qui est relationnelle, micro-située et transversale aux institutions traditionnelles et plus hiérarchiques et verticales devient un enjeu philosophique et politique majeur en 2024. C’est dans la langue que s’éprouve la vie foisonnante ou appauvrie, la vie riche et sensible, ou la vie diminuée, brutalisée et souffrante ; la langue est toute l’activité du vivre ensemble.

Si le temps que nous vivons est historique, il peut aussi devenir un temps d’indiscernabilité – une gouvernance impossible – institutionnellement difficile, un temps de tripartition (sans numéro 4 pour décider d’une forme politique majoritaire) et d’absorption des mouvements opposants par l’extrême centre redessiné. Quelle est cette force historique, cette dynamique de crises et de contres mouvements répétés par backlash – ce schéma dominant d’un hyper capitalisme autoritaire et de mouvements post-fascistes et ultraconservateurs en Europe et aux États-Unis – ces échos dimensionnels, stimulants, dramatiques et réactifs, nouveaux et très inspirants d’événements majeurs qui ont fait la possibilité présente d’une majorité pour l’extrême-droite en France : 1918-1929 // 1933/36 -1939 //// 2001/2-2008 // 2024-2027 – quelle est cette puissance historique d’enfermement des Nations vers l’ultra-conservatisme, la guerre capitale et l’extrême droite qu’un ou une démocrate convaincu.e ne peut regarder qu’avec angoisse, désillusion, réflexions critiques et des craintes majeures ..

 Incarnant la langue non en voulant la posséder, la piloter avec suffisance comme le fait la Médiacratie, comme par une vue de surveillance omniprésente, un « voir au travers » des corps qui s’aveugle, noirci, expulse et détruit mais incarner la langue en descendant à l’intérieur de l’ordinaire de nos relations humaines et vivantes, tout ce travail de la sensibilité politique, éthique et poétique, (la « poléthique ») qui se fait dans la vie et les mots, dans les multiples crises écologiques majeures d’un.e vivant.e, devra devenir un travail majeur de transformation de soi, des esprits et des sociétés ; un travail de bienfait, de mieux être, profondément ancré dans l’Histoire des droits sociaux politiques. ; un travail dont les expressions sereines seront faites d’attachements affectifs et libres à tous nos autres humain.es, machines ou animaux.

La langue désincarnée du ou de la réactionnaire est la langue inerte, sclérosée, qui s’absente d’elle-même, se réfugie dans le secret affreux d’une ingénierie de la communication et du discours ambiant comme système de mise en ordre de l’action ; cette langue là se ferme dans une logique prudentielle par l’assurance du prévisible, du sûr et du jouable bien élaboré par des spin-doctors, afin de gagner une dimension sémiotique complexe de contrôle des masses des Nations autoritaires, plus grande, plus importante …

Par cette fascination morbide pour le contrôle de la culture de masse et la guerre des natifs contre les étrangers, des familles installées, respectées, contre les apatrides, des biens conformes contre les déviants d’une supposée Nature mythique, l’extrême droite – nommons là pour la faire exister dans la critique philosophique, pour la ridiculiser, la ré-affilier aux drames de l’Histoire dont elle est responsable, la critiquer avec l’énergie du désespoir, la détruire par tous les moyens, tous les arts, toutes les scènes, tous les drames du monde passés et à venir, toutes les formes de communication efficientes, redoutables, persuadant l’ami.e de faire front commun … L’extrême droite joue toujours le jeu du pire et des puissants contre les faibles, le jeu de la compromission, du clientélisme, de la violence interpersonnelle, le jeu de la haine identitaire et essentialiste, contre le juif, le musulman, le chrétien progressiste, le pauvre, la femme libre, le mouvement des LGBTQ+, contre l’agnostique, le sceptique, l’intellectuel.le ou l’athée afin de garantir l’identité mythique de Nations et de peuples.

Derrière ses différents masques nouveaux, sa techno-langue adaptée à la nouvelle guerre de l’information, derrière sa langue comme machine de mort désincarnée demeurent l’esprit infâme et le corps meurtri et idiot pris dans l’Histoire, ; la haine qui essentialise et le repli sur la communauté nationale, l’exclusion des étrangetés et des beautés du monde qu’ils ou elles veulent voir défiler offertes à tous les vents mauvais, à leurs consciences-fenêtres, à leurs merci et à leurs absences totales de considération, de compréhension de l’autre et de simple pitié.

Fragments d’un monde détruit – 123

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