Quelle est cette forme qu’ont pris les enfants musiciens, il y a longtemps, transformant leurs gestes et leurs mots, leurs attitudes, en une mémoire mobile, agile, virevoltante, à chaque écoute nouvelle, créant de possibles passés et de possibles futurs … S’il faut montrer la conduite des enfants-signes ou des enfants-monstres, il faut comprendre le style d’exécution de leurs gestes dans la légère musique – la sculpture audio et l’anticipation d’images acoustiques – et ici le néant dans la réponse musicale est le le fait d’une vie dégradée, muette, absente des forces vitales de changement. L’art de la musique est un art d’enfance et de folie ; il est bien trop sérieux pour les imbéciles et remonte loin dans les âges primitifs ; par la musique, il y a renaissance, expérimentation des vécus, transformation de soi et amour des formes ; survie du corps aimant, et radicale immanence ou trace profonde dans la mémoire commune …Il suffit de voir agir l’animal politique, le ou la bateleur qui rythme son récit par une musique de mots précise ; ici la forme prime sur le fond, il s’agit de tenir en haleine un public, intéresser ou captiver quitte à détruire le sens commun de ce qui est dit ..
Si la « Polis » – cité – [ce autour de quoi tournent toutes les significations] – la cité vivante de nos actes et de nos mots-signes, comprends la musique en de multiples endroits et temps de production, il est toujours stupéfiant et impressionnant de voir l’animal au travail – l’homme ou la femme – pris dans une empreinte musicale dynamique qui le ou la laisse aller libre, et tellement fort.e hors de l’application besogneuse de leurs capacités physiques et cognitives au travail. C’est cette forme supérieure de contrôle sur soi qui est donnée par la musique car celle-ci permet l’évasion neurale et physique immédiate, l’existence d’une sorte de virtualité dans la puissance d’agir qui va permettre la grâce et l’insufflation du sens dans les mots-signes que nous employons. Car il est question à chaque écoute attentive et sérieuse d’une musique de pénétrer un monde de contacts sensibles, fait de corrélation entre les gestes du corps sonore, anticipés, et le matériel audio-scopique au sens d’une projection du corps et de la voix intime dans la musique jouée ou déversée, par un appareil électronique ou un orchestre symphonique.
Quel est le lien qui fait sens dans les rapports entre la musique vivante comme pré-construction de formes esthétiques, et l’impact des écosystèmes communicants sur le contrôle des réponses des individualités sur le plan corporel et psychique ? C’est un lien, parmi les plus importants, les plus intimes – le sens de l’ouïe est le sens le plus intime – qui a pour arrière-fonds, les comportements des individus eux-mêmes, les contacts sensibles avec autrui, la manière d’arranger le monde, perçu avec douceur, violence et/ou sérénité, la place de la vie et de la morphologie des corps musicaux dans la communication entre mondes … A touts moments, dans tous lieux, entendre, sentir, voir et comprendre une dynamique de composition musicale permet de sortir de son moi rigide, fixé ou glacé, et arrange un espace-temps autre, supérieur et intérieur ; la compréhension d’une voix polyphonique qui exprime toutes les nuances de la vie avec soi .. Et cette possibilité métaphysique de la sortie du moi enfermé, débile ou grégaire, est offerte par la musique à condition que nous puissions encore avoir du temps pour l’entendre, hier, aujourd’hui et demain ..
Les esprits grossiers pris dans les techniques vulgaires d’exposition de soi, feront l’expérience d’une impossibilité à contacter la forme de la sensibilité musicale par ce que les éducations aux sens musicaux et aux capacités de mémoire permises par la musique n’ont pas été faites dans l’enfance …Par la musique industrielle qui emploie des machines – synthétiseurs et guitares saturées -et des Vox codifiées ou des voix humaines transformées, dans l’impulsion des morceaux de sons, nous obtenons une voix commune et politique, une voix de la résistance et de la souffrance, actuelle et plurielle – une voix de la révolution – capable de symboliser et de montrer l’art de la révolte, des dominé.es et de la sérénité par ce qu’elle est faite – cette musique industrielle – de la voix et des gestes chorégraphiés des vaincu.es et des résistances aux écosystèmes capitalistes, racistes, écocides et autoritaires. Et les musiques que nous aimons sont liées à des leitmotiv, des coordonnées d’actions, des spectres-figures, des renvois d’échos, des contrepoints de lignes, des foyers de progression, ou des morceaux mélodiques tellement forts et séduisants, que la mémoire commune à tous moments peut les rappeler, les faire revivre au présent …
Comment partager la forme musicale adéquate, juste, pertinente, ou tenter de vivre ensemble, dans un domaine de vie musicale, avec ses autres, aux conduites d’abords perçues comme aberrantes, irrationnelles, dangereuses pour la forme de vie démocratique ? Le sentiment de décalage est si grand qu’il en devient désespérant et terriblement inquiétant, car les formes musicales qu’ils ou elles mobilisent sont affreusement plates, réductrices ou simplifiées, et surtout quand elles existent, représentent d’abord les symboles massifs du pouvoir comme empreintes sonores et symbolisation d’un écosystème de conditionnement …
La musique du psycho-pouvoir est celle de la production de sons et d’images standards, conformes et bien adaptés aux plus nombreux ; une musique prise dans une sous-forme de divertissement massif, musique techno-pop universelle, musique d’ambiance ou d’aéroport, qui de pas sa grande faiblesse harmonique permet de ne pas déranger le courant de la vie commerciale, le contrôle des organisations économiques, et réduit à un moi univoque, toutes ses expressions possibles. La musique est une possibilité de transformation de soi-même, assez inouïe et surprenante, pour que la politique et la psychologie s’y intéressent largement, comme forme potentielle de contrôle, exacte et prédictible, de tous les stimuli externes des corps vivants … La musique comme art de l’expression vivante, art de la prévision, art à la forme mutilée dans ses formes vides de toutes ces stéréotypies de figures ; formes neutralisées et bien conformes, peut-elle devenir un programme qui conditionne, répète une figure de l’absence ; un programme qui fait du son, une unité, un bit, un chiffre du contrôle exact et parfait de la conduite humaine ?
Fragments d’un monde détruit – 122
