Dans la structure caractérielle profonde de la personnalité d’un individu vivant une transformation intérieure de sa vision du monde, les situations d’isolement, de retrait sceptique et d’auto-réflexion, se déploient d’abord par des interactivités sociales suspendues ou plus difficiles avec un milieu vivant et immédiat ; l’imposition d’une forme comme un écrit ou un livre, est comme planter une lame symbolique au centre du présent avec un avant et un après ; cet événement ressemble à la préfiguration d’un futur nouveau naissant de la rupture d’ordres symboliques et organiques. Ici, rompre un système d’ordres et d’habitudes d’une vie antérieure d’esthète insouciant provient d’une manière nouvelle de se rapporter aux choses, aux êtres vivants et aux événements de sa propre vie dans cette mesure du signe-symbole travaillé par l’écriture … Cette interactivité là, celle qui va consister à se mesurer au pouvoir performatif des mots, à leurs styles d’expressivités, à leurs interactions dans nos vies et à l’expérience des images mentales qu’emportent avec elles, les phrases élaborées, consiste à travailler au corps la sensibilité des mots, à percevoir et à toucher les gestes et les attitudes derrière les mots, à voir un monde renaître dans la représentation.
Et dans une vie et un esprit jeune, la nature impressionnante de l’acte de lire prépare déjà la sensibilité exercée aux contacts d’une « grande forme en mouvement » (J.P. Sartre), à s’exercer sur elle-même dans l’acte d’instaurer plus tard par l’écriture un univers symbolique bien identifiable… Les formes symboliques de l’essai, du roman ou du poème sont des milieux de vie particuliers pour les signes du langage humain … Matériaux morts ou inertes, leurs lectures les feront feux et eaux, éléments du cosmos, centres des jeux d’appel, de renvois métaphysiques et d’échos … Une vie tissée en signes dont la texture sensible est faite de signes ressemble t-elle de l’extérieur à une collection massive de livres-objets purs, une collection froide d’imprimés sur des feuilles compilées et arrangées en de belles éditions ? L’acte d’écrire est-il le contraire ou le prolongement de l’acte sexuel au sens où un toucher sensible et particulier a lieu ? Est-ce une mise à mort de la rencontre entre un.e vivant.e et son milieu, une sorte de temps spécial, secret et différé par rapport aux impressions vives et immédiates des chocs corporels ?
Ici, l’introduction de la distance par l’effet réflexif du mot dans la vie rappelle en même temps, l’étrangeté du procédé de fabrication de l’image mentale comme ce qui paraît être le cœur battant des phrases, des chapitres, par cette remémoration d’un monde de représentations et d’actions surgissant de la lecture et à chaque fois unique et nouveau. Grammaticaliser l’expérience du monde ressemble alors à peu de choses près à l’expérience du divin-démiurge qui fabrique un monde de pensées avec les instruments que sont les mots, les connexions logiques entre les mots et leurs dimensions sémantiques [le sens et la référence] et pragmatiques [le pouvoir pratique et les conséquences des mots dans l’action]. Et toute cette ingénierie du démiurge est fascinante d’abord parce qu’elle ne montre pas dans la perception toute extérieure du livre-objet. Le livre est comme une boîte à signes morte, formatée par des pages numérotées avec des titres de chapitre, des notes, un sommaire, un appareil critique, un résumé et un dos de couverture .. Tout ce fatras inerte ne prendra vie que lors des contacts répétés de l’Esprit avec des mots-signes couchés et dormant sur la feuille.
Qu’est ce qui est proprement hérétique dans la lecture et l’écriture sinon la capacité du vivant à penser en même temps, sa propre disparition et sa propre survivance dans une temporalité qui fait de l’instant de saisie par la lecture du mot combiné logiquement dans des phrases, l’instant devenu éternel car extériorisé dans une matière faite de pages et de signes ? Les mots-signes et leurs gestes dérivés dans la vie ordinaire sont la promesse de vivre encore demain, ensemble ; ils ouvrent par la fenêtre du livre, brisée page par page, ce passage vers une dimension a-temporelle où survit un.e autre que soi seul. Ainsi la fausse solitude du lecteur ou de la lectrice rappelle combien les amitiés stellaires – au delà du Temps – par l’entremise du livre, forgent l’expérience d’un.e vivant.e qui se parle, se lit et s’écrit avec des signes à portée universelle. A l’évidence, les brutes demanderont ou crieront au scandale et à l’hérésie du livre, cet-objet-monde stupéfiant qui sépare et instaure par la lecture un ordre du monde transcendant et invisible tout en maintenant un lien puissant et spirituel entre un auteur, une autrice et des lectrices et des lecteurs. Et le bon accueil que nous recevons à la vue d’une page d’un livre, notre regard interne doucement bercé par un mouvement de déchiffrement de chaque mot, fluide, confortable, tranquille a pour effet d’apaiser les peurs dans l’immense nuit humaine, de combler l’attente et la solitude d’un rêveur ou d’une rêveuse et de peupler leurs rêves d’histoires, de projets et de créations merveilleuses.
L’histoire du rapport au livre comme objet de réflexion, de distance et de créativité pure a montrée l’étroite dépendance de la « différance » ancestrale qui tient le livre, le peuple du livre et la volonté de détruire l’idée même que permet le livre ; le retrait spirituel et émotionnel dans un rapport à soi entièrement libre et protégé .. Ici la misologie comme expérience malade du monde n’est jamais loin ; par la haine du logos, la peur de la séparation critique et du raisonnement, les ennemis d’une civilisation du livre seront toujours les barbares des temps présents. Brûler les hérétiques et leurs créations, promouvoir l’oubli et la censure d’État comme force centrale de vie et de mort sont des techniques idéologiques et des psycho-politiques de terreurs qui ont tragiquement fait le sale travail du Nihilisme le plus stupide depuis le début du XX°siècle. Haïr le livre, détester ceux et celles qui lisent au prétexte d’une dégénérescence de leurs instincts par la faiblesse d’une sensibilité toute féminine sera toujours là dans l’Histoire comme l’épicentre de la violence ordinaire ; un drame métaphysique pour la condition humaine d’un être parlant, écrivant, toujours témoin des vivant.es dans leurs histoires.
Fragments d’un monde détruit – 103
