Constituer une forme

C’est par l’expérience première du contact sensible, divers, multiple, direct et mouvant, à l’intérieur du spectre des gestes-figures expressives, qu’une connaissance plus grande du monde et de la réalité a eu lieu et s’est produite dans l’Histoire. Le contact ou la prise sensible dans l’ajustement des gestes et des attitudes à un milieu de vie est en effet le vecteur d’une transformation possible du réel ; l’alter-nativité, ou le changement de perspectives sociales est ici un facteur majeur du procès de coopération sociale à l’œuvre dans la vie même … Ici, les chocs et les frictions se produisent parce que des corps vulnérables et sensibles se contactent, s’apprécient et s’apprêtent à vivre dans de multiples situations de jeux coopératifs, une histoire sociale et politique commune. …

Si l’expérience du contact est l’expérience fondatrice de toutes communications sérieuses, c’est parce que lors du contact et juste avant une anticipation inquiète a lieu, qui emmène le corps vers un autre espace-temps ; la forme de communication qui se constitue ici résulte de ce mouvement des corps, de cette impulsion et de cet ajustement des symboles les uns avec les autres dans un processus de construction d’une forme de compréhension universelle. Ici, se constitue peu à peu une forme dans laquelle va s’incarner un régime de discours et des figurations de corps et d’objets spécifiques. C’est avec la stimulation en lui-même de la réaction ou de l’attitude appropriée à un certain mouvement de l’âme marquée par une certaine expérience émotionnelle que le soi parvient à une similitude de réactions et de réponses dans une communauté humaine. Et c’est en effet avec cette uniformité de réactions que l’on peut dire d’une société humaine à une période historique donnée qu’elle fait corps ou constitue une forme de langage et de vie ancrée relativement à une époque historique.

Le contact sensible est ici fondateur d’une possibilité de bougé situationnel, de changement de points de vue et de perspectives, car le contact entre des vivants met au présent dans un focus particulier d’interactions sociales symboliques, les dimensions croisées de deux ou plusieurs altérités qui s’évaluent dans le cercle brisé du Temps. En ce sens, le contact permet la modification du point de vue et le retour réflexif à soi ce qui transforme en profondeur la situation de jeux et amène le respect des normes de coopérations minimales. Ici, c’est l’expérience émotionnelle primitive (la peur, la douleur, la colère, la joie ou la pitié) qui permet la prise de conscience de l’acte humain et ré ouvre l’intérieur fabriqué artificiellement de l’homme, de l’enfant et de la femme sur une possibilité nouvelle d’existence et d’errance par l’expression originale et l’expérience de son intériorité et de sa subjectivité.

Car l’intérieur est toujours et d’abord un simulacre de percussion de la projection d’une société sur le soi vivant et humain, c’est une sorte de trompe-l’œil mythique, une cache d’intériorité restant dans la dureté et le silence de la surface pour une profondeur articulée logiquement et grammaticalement. Derrière le visage que je vois et qui me convoque aussi fortement que l’expressivité maximale des traits, s’incarne une figure émotionnelle ou une âme bien spéciale … La musique, la littérature, le théâtre ou le cinéma ont ce pouvoir de transformation des corps mis en jeu dans le drame de l’expressivité du vivant. Ces arts majeurs ont la capacité de modifier de l’intérieur une certaine esthétique de contrôle ou appelée aussi esthétique basse et fonctionnelle qui connecte par le design brut et la finalité programmée des objets un ensemble de réponses prévues pour occuper strictement la fonction de l’objet dans la réalité sociale.

Les chocs d’existence, les heurts sensibles, la contradiction logique, les forces contraires qui se refoulent et s’attirent, l’anticipation de l’autre en soi, l’étrangeté radicale d’un visage, sa vulnérabilité même, et son caractère sacré, participent d’une même appréhension sensible du monde par la conversation de gestes-figures, la partage d’attitudes communes, la reconnaissance de nos capacités expressives qui disent le monde tel qu’il est dans ses formes constituées .. Et toute cette cardinalité du monde par le choc des corps sensibles, ressemble à une expérience fondatrice presque métaphysique qui consiste en la rencontre de deux ou plusieurs esprits, les contacts de deux ou plusieurs sensibilités, l’écoute en soi d’une voix différente, le rêve inespéré d’une commune appartenance à la réalité. L’incarnation ici est toujours importante ; si « le corps est la meilleure image de l’âme », la rencontre offre l’occasion merveilleuse d’une projection dans la sensibilité et la langue de l’autre pour instaurer un monde sensible, commun et universel.

Fragments d’un monde détruit – 101

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *