Se faire comprendre d’autrui est toujours pris comme une épreuve, un pari difficile, une anticipation inquiète lancée sur le sens des mots-gestes, la référence et l’arrière-plan des expressions qui nous emmènent vers des situations nouvelles ou pleines d’hésitations de sorte que prévoir un sens partagé, fais toujours partie d’une confiance en soi et en l’autre fragile et susceptible de rater ou d’échouer. Il est ainsi remarquable que l’accord trouvé instinctivement entre-nous ait lieu à l’intérieur d’une forme symbolique familière, qui préempte la signification – le sens et la référence – dans une projection des mots et des gestes dans des contextes d’interlocutions partagés. La terreur d’exister dans un être de langages, de passions et de représentations, est celle qui atteint nos corps, nos âmes et nos expériences expressives … Elle retient et inquiète nos tentatives de nous faire comprendre et de nous entendre avec des autres qui sont d’abord et toujours si différents et éloignés.
Toutes les formes de communication, écrites et orales, auront des failles, des épreuves, des résistances, quand elles doivent s’ajuster au commun humain (opération évidente ou insurmontable ; oui peut-être et pourquoi est-ce si délicat de s’ajuster à la bonne distance des autres ?) des femmes, des hommes et des enfants … Et par cette tentative toujours renouvelée de nous faire comprendre d’un.e autre si éloigné.e, si distant.e, si différent.e de nous mêmes, nous essayons de sortir de notre condition d’être humain, seul, isolé, reclus, fermé sur lui-même …Il faut alors être très attentif aux moindres gestes qui font partie d’une conversation continue – un procès d’interactions symboliques – tenant le milieu de signes et le corps impliqué dans la situation d’échanges. Le froid d’une nuit sans noms, sans personnes, l’impossibilité de se faire comprendre ou l’auto-communication qui n’atteint plus rien, ne se forme nulle-part ; toute cette angoisse d’être nu.e et finalement seul.e, avec ses gestes, ses mots et son corps propre devant autrui fait sens parce que la convocation dans la situation a toujours lieu, et appelle le soi à se dire ; s’articuler et se faire ..
Cette absence de possibilité d’être compris.e, la transparence violente qui transperce l’image de soi, et le « je » fantomatique ont cette pertinence là de souligner l’écart entre les mots-gestes et le monde, de sorte que toujours il existe une doute ou une hésitation dramatique entre ce que nous disons et ce qui est effectivement entendu, reçu ou compris par un.e autre. La grâce et la parole ainsi envoyées au delà de soi, ont pour effet ou cause une peur primitive liée à l’isolement existentiel parfait, à chaque fois ultime, la peur d’être seul.e, pas encore soi-même sans ou avec les autres, sans la solidité des choses et des milieux de vie. Et l’absence de contacts, toujours possible, est liée à un drame, une liberté possible, un refus ou un manque quand aux capacités à se dire soi avec un nous de raisons, de passions et de langages.
Si l’image du corps est une âme, alors cette âme est faite d’une multiplicité de gestes, de directions, de mouvements et de tendances qui vont permettre l’ajustement des corps et des expressions, dans un milieu de vie qui deviendra progressivement une forme, dotée d’une texture sensible et de multiples concepts tissés à l’intérieur de nos actes et informant nos quotidiens .. Ainsi l’âme blessée aura pour caractéristiques, cette absence de fonction, de besoin, cette part organique invisible qui va concerner l’impossible partage de significations et d’interactions avec autrui. L’âme blessée, vulnérable, aura de facto, parce que la forme du monde l’exclue ou l’écarte temporairement d’un procès de significations collectives, cette incapacité à faire signe à autrui, à rendre compte d’un état de fait avec des gestes signifiants et des mots-signes, en cohérence avec cet état de fait ou cette situation du monde. Ici se joue le partage entre le langage comme nom collectif et le pour soi comme essai singulier, adresse égoïste, et tentative d’exister avec ses autres, par des expériences vécues faites d’émotions primitives, de représentations du monde et d’expressions de soi particulières.
A chaque essai ou tentative de rencontrer l’autre, il est demandé comme une adresse à soi, une alerte, un imprévu majeur, une inquiétude vers un soi-même possible, ou un rappel existentiel qui va mobiliser nos capacités ou habiletés à nouer avec des mots, des gestes, une relation forte avec autrui. Et cette liaison là qui est existentielle au sens d’une constitution primitive de l’action de parler, d’écrire, de se faire comprendre est une interrelation symbolique et universelle propre à une forme de vie du langage devenue familière ; un état du monde spécifique à un temps et un espace, qui nous est connu, et qui peut être présenté, partagé et compris avec un « je » du langage. L’autre et tout les actes incorporés dans les objets d’un champs d’interactions, sont toujours les révélateurs de soi-même, l’impulsion du soi propre, de ses perceptions et touchers sensibles, de son projet d’existence, dans la vie même de la forme symbolique dans laquelle le soi humain et vivant est constamment impliqué.
Fragments d’un monde détruit – 98
