Maintenir la vie

Les situations de crise majeures et les drames qui renvoient les vivant.es à leurs vulnérabilités et leurs faiblesses majeures sont des occasions de réfléchir à nos capacités à retrouver la vie et le langage ordinaire dans ou après la catastrophe ou le drame. Les liens rompus avec un milieu de vie, des gestes autrefois effectués avec confiance et maintenant cassés, des mots ou des expressions qui paraissent incohérents appellent une analyse et une évaluation mesurées et en situation des paroles, et des gestes avec celles et ceux qui souffrent et pâtissent du drame et de la crise en question. Si la vie doit continuer par une sorte d’amour de la nécessité du vivre, cette poursuite là, ce « life goes on » et ce ré-ancrage dans le train-train de la vie et la régularité humaine de tous les jours, ne peut se faire que dans un cadre politique, anthropologique et épistémologique majeur qui est celui des êtres vivants. Dans ce cadre ou ce paradigme, qui mobilisent les notions de contextes, de contacts sensibles et de certitudes, ou cette forme de vie même, les réactions émotionnelles primitives comme la douleur psychique (tristesse) ou physique, la sympathie, la peur ou la pitié sont partagées par tous les humains et les vivants.

Il est si important de voir et de sentir l’impression ou la force de vie qui est derrière les situations de crise ou le drame historique (politique dans le cas de guerre ou de persécution, ou bien plus directement naturel dans le cas de catastrophe). Cette force vivante, là, qui est portée par les vivant.es dans des situations d’extrême nécessité est une force de maintien et de soutenabilité de la vie ordinaire qui émerge dans les gestes d’attention sensible, et de prendre soin. Soutien à la vie signifie surtout capacité à exprimer les vivant.es et les mort.es, leur donner une voix, c’est à dire déployer une forme d’expression ajustée aux vies organiques, matérielles et symboliques, du point de vue d’une politique de l’ordinaire. Sentir cette force vitale revient souvent à replacer dans un contexte ou un arrière-plan adéquat, les expressions ou les figurations corporelles et symboliques des êtres vivants qui deviennent et se transforment dans le vivant et ont un destin particulier …

Maintenir la vie, tendre la main et avec cette main soutenir la personne vulnérable, ou en état de faiblesse chronique. La maladie chronique peut nous enseigner la nécessité de prendre en compte l’intensité des gestes faits par un corps malade ou fragile, et en déduire une lecture attentive aux contextes d’élaboration des actes mêmes pour chercher les raisons ou les motifs d’une interaction problématique ou heureuse dans la vie de tous les jours. Ainsi la vie passe par tous ses moyens d’expression, tous ses canaux de différenciation, pour affirmer la singularité de l’existence d’un être vivant. C’est à dire la solitude de l’expérience du vivre et du mourir ; le destin d’une forme absolue d’épreuve existentielle quand à notre naissance et notre disparition. Quels sont les freins à cette attention sensible, dans des situations de crise ou de maladie grave quand à nos croyances, nos gestes, nos attitudes expressives, qui vont empêcher de maintenir la vie ou de soutenir un processus d’existence digne, partagée, sans une souffrance extrême ?

La violence exercée sur le rapport à soi qui est intime, privé et universel, a pour corollaire et conséquence de transformer les situations de la vie quotidienne et d’empêcher les contraintes (bienvenues et structurantes) de la vie ordinaire de s’exercer pleinement (se laver, manger, boire, aimer, lire, écouter …) La vie est la question redoutable ; elle exige une coopération des formes, des capacités et un régime de normativité faible adapté aux vivants vulnérables qui sortent les activités de contrôle du psycho-pouvoir d’une réduction à l’essence biologique ou la substance du nom à l’absolue d’une idée, ou à du matériel organique pur (cerveaux, système nerveux central, ventres ou impulsions non contrôlées mais prises en charge par une science du contrôle et de la décision ..) Le langage avec lequel nous agissons dans des situations de vie ordinaire appelle un certain nombre de forces conventionnelles ou d’effets de transformation naturels de sorte qu’une fréquentation d’un ou de plusieurs corps vivants inscrits dans une situation de jeux mobilise une convention et une nature propres à rendre explicite une performance sensée dans la compréhension des interactions étudiées.

Combien d’acteurs et d’actrices du prendre soin et de l’attention sensible aux autres permettent de refaire émerger les dimensions multiples d’une vie ordinaire, pendant la crise, la catastrophe, le conflit, le danger critique et exceptionnel, à quel niveau de normativité peut-on dire qu’une vie humaine ou animale redevienne normal ? Et à cet égard susceptible de à nouveau d’être sensible, avec les autres vivants et vivantes, dans une forme de vie qui impliquer une texture de voix, un ensemble de contacts proches ou différés, une esthétique des corps non purement attendue ou bio-fonctionnelle, et une conversation rendue de nouveau possible de gestes dans la conversation continue des corps et des des esprits. La vie peut ré-advenir partout, hors des sociétés de contrôle et de surveillance, à condition que les vivant.es accompagnent son émergence bouleversante et stupéfiante, dans plusieurs formes, plusieurs textures sensibles, d’une multitude de voix et de perspectives, qui construisent une politique des vivant.es pour le XXI° siècle. Maintenir la vie n’est jamais facile, cela demande une tension physique et symbolique, un effort significatif, une réelle participation à la force vitale et aux puissances d’agir des acteurs et des actrices (corps, institutions, associations, mouvements ..) d’un processus large de transformation politique des formes sociales et incarnées de la vie même.

Fragments d’un monde détruit – 87

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