Les manières les plus frappantes de lier l’expressivité formidable d’un corps humain avec les tentatives de nier cette même expressivité ont lieu dans l’expérience primitive de la douleur psychique (tristesse, dépression, culpabilité) et de la crainte (peur des autres, peur de soi, peur du passé traumatique ou du futur inconnu). Celles-ci n’ont pas de caractère privé ultime connaissable du sujet seul mais existent à l’intérieur d’une dimension langagière et corporelle publique et historique. Ici celui ou celle qui ne peut pas exprimer sa souffrance psychique ou sa crainte, pour des raisons psychologiques ou politiques – maladie mentale, organique, ou régime de discours terrorisant – ne parvient pas non plus à être reconnu d’autrui pour ce qu’il ou elle est et incarne comme sujet et agent de situations et d’expériences vécues. Ce qui veut dire que, comme l’affirme Wittgenstein, tout processus interne a besoin de critères extérieurs pour seulement exister. Faire l’épreuve de la violence collective par exemple en survivant.e d’un État autoritaire ou bien en faisant l’expérience de la vulnérabilité dans la pauvreté ou la maladie est précisément faire l’épreuve de l’expropriation de soi.
Le soi réduit à néant dans la maladie mentale, c’est à dire l’incapacité à se dire sujet, responsable de ses actes devant autrui, le soi vaincu et tremblant dans l’expérience de l’emprise psychique et sociale d’un régime de discours autoritaire sont deux facettes de l’incapacité à se dire sujet d’une histoire individuelle et collective. On touche là à une part exsangue d’extimité, et d’une exposition violente d’un pseudo-sujet ou de la part intime prise à l’extérieur, remplie des promesses et des attentes des autres et de la société. Qu’est ce que cela veut dire, d’être pris par l’extérieur ? D’être ainsi aliéné.e ou invisibilisé.e ? De voir, quand c’est possible, son propre langage par lequel l’expression du soi se fait, être capturé par un régime de discours particulier ?
Là se trouve une réflexion très utile à la compréhension des rapports entre le nous de la raison et de la normativité du dialogue et le je de l’expression pure et des capacités à reconnaître un autre que soi. Le travail de fond d’une psycho-politique de la terreur organisée dans les états (États) autoritaires – quand le rapport à soi est investit depuis l’extérieur – consiste à pénétrer ce rapport à soi-même, pour progressivement l’anéantir, et ceci par les moyens d’une rhétorique de la peur, de la honte et de la haine.
Les techniques de pénétration ou de stigmatisation des corps des malades ou des opposant.es demeurent celles-ci, très effrayantes, qui emmurent le sujet dans une fausse représentation de lui-même. Cet art du pilotage des consciences, de la redirection des âmes, et de la capture de l’attention sélective des objets permet à la société de contrôle et de répression d’éliminer progressivement les capacités des individus à devenir sujets d’une voix et de gestes comme d’attitudes expressives déterminantes d’une possibilité d’exister et de devenir un soi humain. La vulnérabilité des corps, la fragilité de leurs milieux de vie, l’absence totale de considération pour les intérêts complexes des individus au profit d’une logique comptable et d’une psychologie de l’emprise de groupes inhumains sur les psychés, les voix, les corps des individus désignés comme résistant.es, malades, déviant.es, aboutissent à déposséder les corps de leurs capacités à être des sujets d’inquiétudes, de promesses, d’attentes à l’intérieur d’une forme de vie humaine.
La vie est la question, elle demeure au finale, la seule question radicale posée avant ou après toutes les autres questions ; et une politique des vivants qui exploite des systèmes de communication et de mises en ordres disciplinaires des corps et des esprits, impose par contraste, la difficulté d’une politique qui ne soit pas une possibilité psychologique, sociale et biologique de pur contrôle mais sache réserver des temps et des espaces sensibles pour la vie ordinaire, la plus brute, la plus intime. Ainsi des régimes libéraux et démocratiques permettent de se comprendre soi-même avec autrui à l’inverse du projet mortifère des sociétés autoritaires. Déposséder les corps, c’est donc retirer les âmes des corps, effacer toutes les images, les interactivités, les voix, les gestes, l’image expressive et corporelle des mots ; cette expérience là de la dépossession, on l’a fait lors des crises de violences aiguës, liées à une persécution publique ou à une crise liée à une maladie mentale ; le sujet tombe dans un état de stupeur, de ruines, d’inefficiences ; il est devenu « un » pseudo-sujet, ses gestes sont détruits, sa voix ne porte plus nulle part et toute l’intentionnalité des objets qui l’entoure s’est effacée peu à peu de sa conscience.
L’impression paniquée des interlocuteurs d’une scène d’incarnation de violence collective ou individuelle est celle qui consiste à ne pas ou à ne plus voir l’autre comme étant présent à soi ; cette expérience là que fait le proche d’un.e malade dont la psyché est défaillante, ou le proche d’un.e persécuté.e en son propre pays pour ses attitudes, ses expressions ou ses jugements doit être analysée avec précaution et prudence. Il faut ici, à chaque fois que c’est possible, ménager des espaces d’accueil, et des temps de recueil de la voix, des attitudes et des gestes de cet autre souffrant.
Car cet autre partage avec nous un fond d’Humanité, une manière d’agir qui nous rappelle notre appartenance commune à l’Humanité ; réactions, instincts, raisons, langages informent une normativité qui règle nos rapports au psycho-pouvoir ou à la politique qui prétends mettre en ordre la vie humaine et animale sur les plans psychiques, sociales et organiques. Déposséder / reposséder les corps humains ; il y a ici une sorte de pratique de l’appropriation d’un espace mental ou psychique individuel qui va permettre son contrôle et sa libération dans cette mesure d’une politique de la vie qui tienne compte de la vulnérabilité des corps, des esprits, des textures et tessitures des voix, de la fiabilité des gestes et des attitudes expressives, engagés dans la transformation sociale, politique et économique du monde.
Fragments d’un monde détruit – 86
