Si le nom est un instrument qui fait surgir du chaos, un être-symbole distinct, séparé, et unique, comme il rend possible le contact sensible par la prise de parole, le corps demeure en arrière, comme un lieu-fondement, une ombre, une attache, ou une arête singulière de nos existences d’êtres vivants. La force de l’abandon douloureux provoquée par un corps malade a pour égale la peur de cette dimension du retrait, là ou peu à peu, les pensées actives et les choses physiques se retirent du champ de nos manipulations et de nos consommations. Que reste t-il au vieux malade dans ce merveilleux drame de Léon Tolstoï (1828-1910) – [La Mort d’Ivan Illitch » – 1886] ? Drapé d’un voile obscur, qui recouvre les lieux qu’il croit encore pouvoir habiter avec son corps, Ivan Illitch se désengage peu à peu de son propre monde et laisse à d’autres que lui le soin d’habiter les espaces et les temps de son existence.
Le nom est pourtant une existence réelle, il existe tellement qu’un soudain rappel par le nom d’un défunt ou d’une défunte aimé.e, a le pouvoir du cristal d’amour qui solidifie l’eau des souvenirs en glaces délicieuses, et fait du défunt ou de la défunte, de ses belles actions, une puissante projection dans le futur des vivants. Ce rythme du sang que fait vibrer la conversation de gestes vocaux symboliques, entre les vivants, ne fait pas autrement que se mouvoir les corps par des mots, comme des statues de chairs, s’animent aux sonorités et à la force des actes de discours et l’émergence de l’Esprit. En ce sens, le nom rappelle la chose doublement par le phonème et le morphème, et par la fonction pure occupée soudain par la chose consciente manipulée et emmenée dans la vie de celles et ceux qui agissent. Mais cette différence spéciale du corps et du nom est si étonnante quand un individu n’est connu que de manière lointaine par ouïe dire et lire, avec ses écrits, ses paroles ou sa voix, sans qu’il soit connu physiquement par son corps, alors l’imagination travaille, elle force la représentation et dessine de lui ou d’elle, une image mentale particulière, adaptée, mobile, et suffisante. La rencontre a bel et bien lieu, mais d’abord en imaginant un corps séparé, un lieu, une musique diffuse dans l’espace et un temps particulier du monde.
La puissance du singulier par le nom est telle qu’elle parvient parfois par l’acte de promettre par exemple au delà de la mort et de la vie, à faire revivre la relation spéciale unissant le passé d’un monde et le futur d’un autre monde : promettre c’est transformer la réalité d’une tension dramatique entre l’attendu par le visage de l’autre qui nous oblige et l’attente de l’accomplissement du fait de la promesse. De cette manière un peu terrifiante, le nom accomplit la chose pour laquelle il était destiné, par exemple, se nommer soi-même fait surgir dans l’existence, un certain nombre de lieux du monde, remplis déjà d’aspérités, de contours, de touchers, de traces vivantes, à la fois symboliques et physiques. Ainsi c’est devant tous les spectres physico-symboliques que les amis d’un autre évanoui ou simplement très loin d’eux-mêmes, rejoignent un monde qui est encore partagé par le corps disparu ou très lointain, sous toutes ses formes ; sonorités, voix, gestes, attitudes, latéralités. La mémoire des lieux est ici fondatrice du kaléidoscope de liens qui vont faire tenir de manière immanente cette dimension bien vivante des souvenirs, cet « Heimat » ou ce pays dans lequel l’exil est offert et permis.
Plus qu’une mémoire et une traduction par une langue morte, travaillée par un autre-monde, se souvenir en nommant la vie du ou de la disparu.e rend possible le renouvellement de nos liens avec lui ou elle, en les brûlant dans les lieux d’un monde séparé, unique et nouveau. Ce qui fait coaguler les couleurs, les saveurs, les images internes, les départs de mouvement, est cette force vitale, cet élan de volonté terrible qui traverse tous les vivants et renouvelle avec grâce, les rêves des anciens temps. L’ivresse d’une conversation à propos de l’être aimé, a ainsi pour effet d’insuffler de la chaleur et un nouveau sang aux corps endoloris, pour les ramener au final dans le cercle final de la vie. Ici, il est question d’abord d’une profonde immanence des noms qui rappellent les choses et plus parfaitement d’une indissociable unité d’une apparition/disparition, une puissance de vie d’abord aveugle, qui voit directement avec les autres, en un espace-temps unique et non au travers d’une dimension intermédiaire, ou d’un filtre magique ou par l’emploi d’explications-fétiches qui vont cacher ou masquer nos rapports aux choses.
Quand je nomme, j’agis et si le faire est un dire, il l’est par des puissances de démultiplication de forces rhétoriques, la métaphore d’un feu du langage qui fait rencontrer les couleurs, les ambiances, fait s’entre-choquer, les températures et les nuages des ciels et agit par le clignotement, la séparation et la brûlure qui vient de l’intérieur du monde, de manière immanente, en refusant toute transcendance, tout monde occulte, est ici importante. ; cette métaphore du nom comme pièce de feu qui agit et transforme, dans un alliage spécial à chaque fois unique et impérissable, montre la ténacité et la force de l’acte de discours, ressaisi comme le futur d’une promesse réalisée par delà la cruauté naturelle, la violence intime ou politique ou les souffrances des vivants. Dire, c’est faire, promettre un nouveau monde qui vient, qui a été et qui surgit des formes anticipées du futur désirées, un monde voulu à l’intérieur des liens qui unissent et rendent uniques les vivants, dans la texture sensible de leurs différences et le pouvoir politique de la parole.
Fragments d’un monde détruit – 74
