Le temps immobile

« Je ne veux pas d’une boîte quelconque, je veux un sarcophage
Avec des rayures de tigre, et un visage dessus
Aussi rond que la lune, pour observer le ciel.
Je veux pouvoir les regarder lorsqu’ils viendront
Choisir parmi les minéraux muets, les racines.
Je les vois déjà – ces pâles visages, à des années-lumières.
Actuellement ils ne sont rien, ils ne sont pas même des bébés.
Je les imagine sans père ni mère, comme les premiers dieux.
Ils se demanderont si j’étais importante.
Je devrais sucrer et conserver mes jours comme des fruits !
Mon miroir se couvre de buée –
Si l’on respire encore un peu, il ne réfléchira plus rien.
Les fleurs et les visages deviennent un blanc linceul. »

Sylvia Plath, « Dernières paroles » in « Poèmes 1959-1963 – Œuvres », p.316, annotés par Patricia Godi, Gallimard, 2011.

Ce qui s’est glissé là soudain est un habit nouveau
tissé d’une angoisse sourde dans la chair et le sang des signes.
L’éternité brisée en milles morceaux de jours fuyants.
L’œil interne s’est perdu dans cette obscurité nouvelle et vaste,
ici, il n’y a pas de mouvements miens, ni de voix communes.

Avant tout est la fatigue ; la résistance qu’elle emmène contre soi,
ce manteau fait de perles d’abandons et de jours absents,
qu’ont pris les seigneurs de l’orage pour visiter nos terres.
Leurs prières sortent de leurs bouches froides et horizontales.
Et tout cet appel qui tend les membres dans l’action pure, droite,

s’est trouvé empêché, toutes sortes de magies éteintes,
la fabrique d’aurores et de machines à désirs disparue.
Seul le sommeil lourd tient ses promesses, encore,
de longs repos cotonneux et de vies rêvées ailleurs.
Tout le fracas d’objets, tout ce bruit d’organes,

font perdre le goût des choses et des êtres.
Ce qui s’échappe ici et maintenant est le mince filet d’âmes,
la même texture vivante qui ne regarde plus dans ton œil.
Le soleil et le ciel emmêlés, ont disparus, bel et bien,
hors du monde que je semblais connaître.

La ligne d’eaux brisée ne peut plus se boire,
elle est devenue sèche, coupante et dure.
Et ce mince souffle d’air qui maintient le cœur en vie,
va fondre peu à peu comme une étoile de glace,
La peur est partout, elle fait trembler nos gestes,

dans chaque contact que refuse le monde.
La solitude étend son empire, un désert aride, aspire nuit et jour,
comme un grand voile transparent, invisible,
jeté sur toutes les choses qui nous ont faites,
qui s’intercale entre nous, spectres déjà d’une autre habitude,

et les vivants ; ce grouillement massif, cet azur de promesses.
Je tient le monde brisé entre des mains qui ne sont plus miennes,
et rien n’est plus à moi que la douleur précise, lente,
qui envahit progressivement l’espace et le temps.
La conscience remplie d’obscurité, le son happé par cette nuit,

J’entends cette musique noire venue des aspérités nouvelles,
d’où s’entrechoquent tous les mondes des enfers.
Cette grande et mauve nuit buvard, comme une vaste étendue,
absorbe l’ombre de toutes choses.
J’écris les noms des autres qui s’effacent.

MP – 24072022

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