Le fétiche, Narcisse et l’automate

Dans le fétichisme du spectacle total imposé par le réseau, cette myriade d’ego repliés, connectés, possédés par eux-mêmes, l’identification du sens procède non pas de la reconnaissance des choses elles-mêmes mais de l’idée image qu’elles représentent ; c’est la fonction-pouvoir de la transmission de nos représentations pour des ensembles qui s’éloignent des vivants ou des humains. L’idée-image obstacle correspond ainsi à un double secret rigide (moi physico-symbolique / représentation du moi par le réseau-automate) qui aligne le signe échangé sur la projection du « Même » par le projeté dans la sphère des échanges.

L’espace-temps du sans lieu asilaire des technologies personnalisées (smartphones, « Personal Computer », Internet des objets, casque de réalité virtuelle) fragilise la relation sociale traditionnelle et la mise en commun des efforts pour vivre ensemble en démocratie. La fixité du « Même » projeté partout, aligne les scripts symboliques du réseau dans un format d’images mentales et de souvenirs de soi exploitables ; format ou compact économiques assignés aux développements et à la mesure sociale de capacités cognitives standards interchangeables et intégrées aux systèmes hyper-capitalistes.

Dans cet immense espace-temps bloqué qu’est le réseau de la communication de proches en proches, cette immobilité de l’enfermement sur soi, son cercle social et des traces de soi même exploitées par le « capitalisme égo-cognitif », l’individu n’est plus qu’une projection virtuelle de ses affects, de ses intérêts privés, et de ses cognitions performantes. La disparition du monde en commun imposée par l’hyper-capitalisme numérique résulte de cette technique de séparation des totalités sociales en atomes individuels ; séparation des individus à l’intérieur des groupes sociaux de telles façons que jamais l’individu connecté ne sort de sa prison cognitive et affective.

Une distribution hyper différenciée des interactions, des informations, et la divisibilité maximale des ensembles humains rendent possible un gouvernement répressif du « moi » inhumain, créature rabougrie d’une affectivité et d’une intelligence repliées sur elles-mêmes. Ainsi la capture réticulaire des êtres humains se fait parce que chacun est connecté dans des réseaux asociaux, dans une quasi totale indifférence au sort des autres. L’imaginaire du « réseau a-social » provient du narcissisme déployé en logique d’autosatisfaction pulsionnelle régressive et de publicité constante du moi.

Une technologie écran « obstaculaire » (spectacle // obstacle) partage les intercommunications proches et distantes entres divers groupes humains et des machines complexes de gouvernement de soi à l’intérieur d’un même système de vidéos-drames et d’audio-scripts – une sorte d’asile globale apolitique. Ainsi nous confirmons sans cesse notre présence au monde par l’action du « like », dans la vitre des smartphones enfermant le Narcisse numérique dans son propre monde appauvri et le coupant d’une relation à l’autre pourtant fondatrice de la construction du soi humain.

Fragments d’un monde détruit – 14

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