Dans la méthode d’analyse pragmatico-situationnelle de l’action collective [héritée partiellement avec difficultés, inconstances et luttes de la philosophie sociale de G.H. Mead et de la Thérapie Wittgenstein (le retour au langage ordinaire et l’abandon d’un certain type d’explications inutiles et confondantes)], identifier les sources possibles de l’impossibilité du changement social, institutionnel ou de la transformation des écosystèmes de transactions capitalistes, revient à isoler des séries de monstres théoriques ou fétiches dits « mentaux » au sens d’une même séparation de l’agent-Ego de toutes ses capacités d’action et de réflexion originales. Ici le terme « fétiche » rend compte d’une excessive attention portée à des « explications fétiches » du mental humain qui prétendent au cœur d’un certain paradigme de la représentation, expliciter le sens préféré pour soi de l’action par le recours à un réductionnisme naturaliste simpliste et une assignation de l’esprit à un lieu et à un temps (le sujet de la représentation est de préférence caché à l’intérieur du corps dans le système neuronal, la capacité grammaticale et le cerveau stratège et commandeur). L’intérieur ainsi fabriqué de toutes pièces par des explications fétiches appartient aux mythes de l’intériorité et de l’inexpressivité ; dans cette mesure d’une même cache d’intériorité ou d’un même trompe l’œil mythique, l’interaction humaine – un dialogue du « je » au « tu » – corps à corps -, reste figée dans une dyade de surfaces, postulant toujours la présence de deux dimensions fantômes agissantes en arrière du matériel symbolique et qui ne peuvent finalement jamais se rencontrer ou se recouper.
Le hors là éthique ainsi prononcé a des conséquences pratiques très concrètes ; l’apparente impossibilité de comprendre l’autre, ses réactions expressives, son langage, ses différences de pensée – l’incompréhension métaphysique et radicale comme incertitude principielle, « je ne peux jamais savoir ce qui se passe en autrui » – la difficile lecture de ses comportements, et c’est au philosophe britannique David Pears (1921-2009) que nous devons la description la plus pertinente et profonde de la « fausse prison » ; « The False Prison » -, au sens du résultat le plus remarquable de la philosophie destructive et éthique issue du parcours philosophique de Wittgenstein, qui met à jour de nombreux mécanismes conceptuels d’enfermement de l’expression de la pensée humaine (langage privé, cécité à l’aspect, corps essentiels de la règle, prévisibilité maximale et absolue de ses applications, noms substances, dualisme réducteur, origine causale mythique …) Il est alors particulièrement intéressant et important de faire fond sur cette critique par Wittgenstein du privé et de l’incommunicabilité de l’expérience humaine pour atteindre une zone de réflexions critiques majeures qui mobilisent outre Wittgenstein et les autres philosophies majeures du courant de l’analyse du langage ordinaire (J.L. Austin, G. Ryle, P. F. Strawson ..), le pragmatisme historique, des quatre grands philosophes américains (Peirce, James, Dewey et Mead ) et surtout la philosophie sociale, la psychologie sociale et l’anthropologie de l’intercommunication symbolique de G.H. Mead (1863-1931).
Il est alors bienvenu de se ressaisir du sens complexe de l’action humaine dans tous ses extérieurs expressifs pour rendre compte des expériences vécues des êtres vivants ; plurielles, singulières, étonnantes, séduisantes, agissantes ; mais le passage d’un monde à l’autre, d’un paradigme de la représentation au paradigme de l’expression et de l’action est un passage semé d’embûches théoriques et pratiques. En effet, il est toujours plus simple et avantageux pour les systèmes de pouvoir et d’emprise néo-libéraux comme les théocraties totalitaires ou les régimes de discours autoritaires de faire de l’être humain, un chiffre maîtrisé – un zéro toujours adaptable et mis au « service de » l’intelligence du mauvais gouvernement – un agent fidélisé au service du pouvoir et des représentations du pouvoir i.e. modeler sa psychologie sur les formes prises par le psycho-pouvoir ; la traduction de celui-ci dans les sociétés de contrôles à haute intensité implique une même exploitation continue des réactions des hommes, des enfants et des femmes tenues par l’enfermement égotique métaphysique ; or c’est toujours dehors, dans les extérieurs expressifs souvent in humanisés au sens d’une toujours difficile réappropriation de son propre corps, de ses propres réflexions, de sa singulière face humaine et sociale – concrète, imprévisible et mouvante – c’est dehors que la vie passe avec nous humains, avec nous vivants, réponses organisées, contacts sensibles, expressions achevées dans l’Art, problèmes surmontés et conflits de valeurs supportés et résolus dans l’espace politique démocratique.
Dans une sorte d’expérience de pensée comme auxiliaire méthodologique introduit à l’intérieur d’une forme d’arguments qui luttent contre ce que nous nommons « l’argument de la forteresse » comme étant la forme prise par la défense conceptuelle du nécro-système hyper capitaliste (capitalisme fossile, de prédation, du virilisme ..) comme des régimes il-libéraux et/ou totalitaires (fin de la pluralité démocratique, de la liberté d’expression, concentration des pouvoirs économiques et politiques, domination culturelle par des petits empereurs de TY-Coon…) appuyée sur l’Ego-drame ou l’enfermement dans la « fausse prison », l’être humain doit être entièrement reconsidéré comme de formidables capacités de jeux, créativité de l’agir social coopératif, relativité des mondes symboliques et forces de la pluralité pragmatiste et démocratique. Cette expérience de pensée doit être une description des effets d’emprise puissants exercés par la société de contrôle, dans un monde, qui sortant de l’anarcho-capitalisme – la violence du fort contre le faible – prétend sécuriser l’accès et la consommation des mondes – Terre – et de ses ressources stratégiques pour la survie (déraisonnable et dangereux) d’un vieux système économique – le capitalisme fossile.
L’inter-acte comme unité opérative de changement i.e. la capacité de se mettre à la place de l’autre humain ou vivant ; d’adopter dans les perspectives d’autrui sa propre position et se propre capacité de vie ; le pragmatisme américain a pour effet et conséquences de rendre possible la sortie par le haut et l’émancipation vis à vis d’une forme de vie ancienne, profondément enkystée dans nos comportements de tous les jours mais qui pour des raisons précises [bouleversements climatiques, événements climatiques extrêmes ; méga feux, inondations, sécheresses, inhabilités de territoires entiers, pauvretés systémiques, besoins primaires insatisfaits …) ne peut plus être la forme de vies et de socialisation dominante au milieu du XXI° siècle. Combien d’années encore à attendre avec la conscientisation globale de cet état de faits ; combien de souffrances économiques, matérielles, organiques et d ‘exclusions sociales et digitales, violentes, de groupes entiers de populations ; comment les formes d’expressions qui attestent de ce changement majeur et nécessaire de mondes et de sociétés humaines vont-elles irriguer les flux de consciences des masses et la mémoire des individus ? Répondre à cette question, c’est déjà combattre une certaine forme de vie et de pensée héritée de l’exploitation des corps, des langages et des âmes pour un dieu-argent, un dieu-identité ou un dieu-violent, totalement séparés des mondes de la vie ordinaire, pluriels, conjugués et libres.
Fragments d’un monde détruit – 205
