Effacer l’expression

« Il n’est pas de crime aussi odieux que le manque d’orthodoxie dans la conduite. […] Le manque d’orthodoxie menace bien autre chose que la vie d’un simple individu : il frappe la Société même. »

Aldous Huxley, «  Le meilleur des mondes », – « Brave New World » – p.170, Presses Pocket, 1977.

« The Mask with the Little Flag », Paul Klee, 1925. Cubism. Period : Bauhaus.

La fatigue grandit en nous, seule et intense,
comme une ombre du feu, impériale, immense,
elle projette des ralentis incarnés dans chaque geste,
nous sommes en 2040, il fait froid et lourd,
dans leurs énormes complexes-machines,
les impulsions des forces neurales battent dans nos cervelles,
chaque humain est doté de synthétiseurs cérébraux,
aux formes vocales-scripturales, synthétiques,
qui dictent et alignent les scripts des complexes audio-neuronaux,
le visage est explosé en milles facettes numériques,
on ne reconnaît pas l’humain, le vieil humain « risible »,
sans l’adjonction de la machine à augmenter,
et les souffrances organiques sont signalées, réprimées ou tues,
elles représentent les aléas des systèmes de preuves,
un coût pour l’administration des traces,
l’assurance des passages symboliques et organiques,
et les sens des signes-mots demeurent artificiels, contrôlés,
ils s’empilent dans les programmes bio-numériques,
les mécanismes faciaux dirigent nos comportements, …

Je recherche un être humain dit naturel par delà l’interfaçage,
liant machine et organes, visions et médiation, voix et transcoder,
et le son des machines vibre dans l’œil du cyclope,
une absence de musique, affreuse, à n’en plus finir,
elles donnent accès à un monde de divertissements virtuels,
les champs de stimuli parfaits sont légions,
le pouvoir abrutissant des corps pornos gérés,
on y répond par cette logique du plaisir ultime,
et l’objet-image toujours acheté et consommé,
il n’y a plus rien de naturel, tout autour de soi,
que les techniques de renforcement de la satisfaction,
l’expression annulée, rentrée ou meurtrie,
calibrée aux résultats des machines de commandes,
et l’imprévisibilité des comportements vivants est chassée partout,
par les automates de tri, ceux-là omniprésents,
surveillant les anciens humains fabriqués en séries,
le support matériel et physique de l’humain est parfois une gêne,
il faut pouvoir aller contre cette limitation organique,
les corps sont faibles, dangereux, des véhicules de maladies,
et nos langages ordinaires ont été confisqués par les machines ;

nos pensées inutiles dérivent à l’écart des enjeux de travail,
l’activité humaine, productrice de valeurs et de sens, est transformée,
elle consiste à « prompter », « requêter », « commander »,
et définir en anticipant l’action des agents artificiels,
dans une interactivité froide, inerte, neurale ;
avec un spectre mort, « physico-symbolique »,
qui possède les visages et les expressions des corps vivants,
par les techniques invasives, les rentrées d’algorithmes,
dans les bouches rendues muettes, les voix blanches, annulées,
les yeux aveuglés et augmentés par l’artifice technique,
l’âge total des mépris et de l’indifférence aux corps humains-vivants … Branchés en permanence, nous devenons les déchets des machines,
nous restons là – nos capacités connectées – pour obéir et répondre aux ordres, pour survivre dans les grands systèmes communicants, dévolus aux arpèges de forces, aux flux sensitifs et virtuels, « nous », facteur x improbable encore et l’entropie dérangeante et inutile,

qui circulent hors des puissances des décisions-expertes,
le désordre humain fait tâche, une avancée de nature,
il corrompt les programmes de perfection,
on devrait mettre un terme aux maladies, aux erreurs,
un terme aux épreuves de l’existence humaine,
et nos visages et nos voix sont farcis de technologies ;
empreintes, codes, programmes et signatures,
l’audio-preuve, l’ambiance simulée et la voix oubliée au cœur du néant, nos mouvements dressés, ressemblent à ceux qui travaillent,
en continu avec les robots-ouvriers, les masses « laborans » ; le produit final ; celles qui accomplissent les programmes de préservation et « je » suis mort bientôt sans identités rares, ni existence propre,
tout cela est commis d’office aux services du psycho-pouvoir,
des alarmes intensives, répétées et continues ; des projections de rêves ; effacées, annulées, toi l’évidage de leurs mondes ; locuteur fantôme, tu ne ressemble à rien ici, plus personne ne te reconnaît …

Et la solitude des réseaux de machines grandit en nous,
l’information est trafiquée, manipulée en permanence,
nous n’accédons plus à la réalité sociale, aux évidences sensibles,
les contacts des corps sont rares, surprenants,
l’impression trompeuse, les langages-tautistes,
il s’agit dans le complexe des cages d’identifier l’élément puis d’isoler, l’individu « consomma », la preuve de l’efficacité des systèmes bio-numériques,
une simple variable pour une série d’opérations complexes …
L’expressif a lieu ailleurs, tout seul, dans l’abri naturel et sauvage,
loin des modèles du pouvoir, loin des automates de tri,
loin des artifices de consommation, par l’économie du sang,
et « je » ne pense plus à rien, je poursuis tous les modèles de régulation, mon langage mort est déjà la somme nulle des spectres-figures versés au néant, mon épreuve commence là avant tous ces rêves du futur,
dans les chocs sensibles, les maladies, les disparitions de soi.

MP – 26082026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *