Miroirs aux enfermé.es

L’immense capacité de repérer les traces d’identités symboliques-numériques d’un réseau mondial d’informations a pour pendant l’incroyable logique de la coupure ou du silo dans lequel s’agitent en groupes d’affinités électives les internautes. Sans pouvoir jamais s’extraire d’une masse de signes qui répètent confortablement et continuellement une position théorique, une représentation du monde ou une croyance pratique, une habitude d’actions réglées, ceux-ci ne parviennent jamais à l’extérieur [to touch the lifelines from the outside] devant les étrangers ou les non-familiers de leurs écosystèmes de pensées. Il est à chaque fois remarquable de reconnaître une certaine typologie ou régime de discours chez des individus revendicatifs d’une certaine place, fonction ou situation de jeux dans la réalité sociale ; l’égo-drame est ici toujours le facteur et le point d’acmé d’une crise d’une certaine personnalité ressentimiste et autoritaire. Par exemple, les violences assumées des actes et des propos contre les femmes et les « déviants naturels » (LGBTQ+), traduisent un inconfort et une haine de la différence chez certains hommes qui peuvent aller jusqu’au meurtre symbolique de l’objet de fascination/répulsion ; la violence est ici une décharge motrice de la volonté de puissance.

Quel est ce régime de discours qui permet l’expression d’une intolérance manifeste envers ceux et celles qui choisissent de vivre à l’extérieur du monde patriarcal, sexiste et machiste, hors des lignes de haine qu’impriment sur les écrans et dans certains journaux les tenants d’un ordre naturel éternel de genre, de classe et « de race » qui isole et tue les différences ? Voir l’intérieur des machines à exclure que sont les régimes de discours autoritaires, c’est faire l’expérience d’une frustration primitive de la psyché et de la pulsion de vie … Incapables de créer ou de reconnaître la rareté ou la différence, car engoncées dans la fausse interactivité du miroir digital, les meutes des régimes de discours autoritaires répliquent constamment un état figé et réactif du monde social ; état d’un ressentiment fondamental qui exclue par le langage et les actes de discours toutes celles et tous ceux qui pensent et agissent différemment. De multiples mini-miroirs tous déformants peuvent être actionnés dans l’auto-consommation du même ; l’idole d’une lumière paternelle toute puissante, ici, illumine des vies qui sans elle, seraient mornes, ennuyeuses, vaines, fastidieuses …

Internet des objets, textes, sons et images-machines, télévisions anciennes, écosystèmes numériques ; toute cette écologie de l’Esprit-ingénieur prise comme drame de l’Ego, finalité ou solution inscrite dans les actes/objets ou surface médiatique propre et aveuglante de l’action individuelle accompagne une régression formidable de nos capacités à mettre de la distance, à évaluer, analyser et critiquer ce qui advient filtré par le réseau mondial ; un certain état de faits. L’événement historique est en effet plus difficile à atteindre, son témoignage est plus fragile, plus incertain, parce qu’une logique d’enfermement idéologique a pris la place vide du raisonnement critique sur la valeur des faits eux-mêmes. Briser les miroirs de l’idéologie, ceux qui fabriquent des réflexions en boucles, tournantes, lissées, enveloppante à l’intérieur d’une forme « tautiste » de communication (ou la confusion de l’expression et de la représentation), c’est revenir à des situations de jeux coopératifs et primitives qui font rencontrer des subjectivités hétérogènes et différentes.

Le régime de discours autoritaire produit un certain nombre d’attitudes symptomatiques d’une tendance de fonds consistant à nier les faits au bénéfice du confort de sa propre représentation ; on prédique de la chose ce qui réside dans son mode de représentation. Et cette persistance à nier, à s’aveugler soi-même est confortée par des biais cognitifs et des satisfactions instinctuelles (plaisir du moi égoïste et vulgaire, plaisir des corps performants, sensation de toute puissance, abêtissement des gestes devenus flous, massifiés, hyper-musclés ou indifférenciés …) Tous ces symptômes sont les symptômes d’une maladie du lien social au sens où faire corps avec un.e autre que soi devient de plus en plus difficile à moins qu’il ou elle deviennent mon égal.e … Je rejette l’autre car l’effort qui va consister à surmonter ma propre perspective de cet autre devient trop difficile, emporte trop d’enjeux de déstabilisation de soi-même.

Tous ces miroirs aux enfermé.es, seront détruits morceaux par morceaux par les créateurs et les créatrices de moyens d’expression (livres, musiques, théâtres, films, peintures .. tout ce qui survit à l’extérieur, sur la frontière de ce qui change et advient …), et le temps arrêté sur ces formes sociales d’actions et de détermination de soi par les médiums artistiques, existe par delà son propre jugement et sa propre liberté. L’illusion de la toute puissance solitaire et de la maîtrise parfaite d’un intérieur social opaque sera vaincue par l’Art et toutes ses fabriques multiples, inspirantes, merveilleuses. Affronter et rendre friable, contestable, un régime de discours autoritaire va demander une attaque ad hominem sur les fondements et les mécanismes d’adhésion à ce régime de discours ; prendre la partie pour le tout, désigner un bouc émissaire, instrumentaliser le statut de victimes, agir à court terme, nier la réalité quand elle fait trop mal … Toutes ces tactiques qui font partie d’une stratégie psycho-politique globale de maintien du pouvoir sont à analyser et à désamorcer parce qu’elles sont des techniques rhétoriques guerrières qui nuisent à la conversation démocratique. Promouvoir la démocratie, c’est en effet d’abord et notamment s’intéresser à sa langue vivante d’incarnation et aux formes de communication sociale et de vie, dans lesquelles, la conversation de gestes et le partage de sentiments et d’attitudes ont lieu.

Fragments d’un monde détruit – 102

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